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Reine Prat

2004, L’ANNEE GEORGE SAND SUIVIE DE MATTEA OU LA TURQUIE TERRE D’ASILE?

ÖZET

2004 George Sand Yýlý’nýn ardýndanMattea veya bir sýðýnak olarak Türkiye

George Sand Mattea adlý Doðu masalýna son noktayý, Musset ile çýktýklarý ve ardýndan ayrýldýklarý Venedik yolculuðundan dönüþte koyar. Ailesinin iþkenceye varan baskýlarýndan kurtulmak için bir Türk’e aþýk olduðunu söyleyen henüz ondört yaþýndaki Mattea’nýn imgeleminde canlandýrdýðý bir tutkunun öyküsüdür bu masal. Ailesinin tüm direnmelerine ve Türk düþmanlýðýnýn vardýðý boyutlara aldýrmadan yüreðinin götürdüðü yere, yani özgürlüðü, sevgiyi ve arkadaþlýðý tadacaðý Türkiye’ye gitmeye kararlýdýr. Ancak, olaylar Mattea’yý bambaþka bir maceraya sürükler.

Anahtar sözcükler: George Sand Yýlý, Doðu masalý, Türk, Türkiye, hoþgörü, eðitim hakký.

Mots clés: Année George Sand, conte oriental, Turc, Turquie, tolérance, le droit à l’éducation.

Je souhaite tout d’abord remercier les organisateurs du colloque George Sand à Ankara: la faculté des lettres de l’université d’Ankara et l’ambassade de France qui lui apporte son soutien, mais aussi les intervenant(e)s venu(e)s de plusieurs universités qui, sans être tou(te)s des spécialistes, se sont attelé(e)s à nous offrir des regards neufs sur cette œuvre immense. Je suis très touchée aussi de la présence nombreuse et active d’étudiantes et d’étudiants qui manifestent leur intérêt pour ces travaux.

Cette initiative s’inscrit dans le vaste ensemble de manifestations qui, en France et dans le monde, célèbrent en cette année 2004 le bicentenaire de la naissance de George Sand. Elle contribue à attester du caractère exceptionnel de cette célébration dont je vais tenter de rendre compte ici.

Chaque année, en France, le ministère de la culture et de la communication établit et publie, sur proposition du Haut comité des célébrations nationales placé auprès de la direction des archives de France, une liste d’anniversaires et appelle ainsi l’attention sur de grandes dates de l’histoire. Celles-ci suscitent plus ou moins d’initiatives, publiques ou privées, en France et parfois au-delà des frontières.

Parmi les exemples les plus significatifs, on se souvient de la célébration du bicentenaire de la Révolution française qui, en 1989, a eu un retentissement particulièrement important (le grand défilé parisien commandé à Jean-Paul Goude, auquel des représentants de plusieurs pays ont été invités à participer, et de nombreuses manifestations organisées un peu partout).

En 2002, une mobilisation exceptionnelle a marqué le bicentenaire de la naissance de Victor Hugo au grand étonnement de ceux qui pensaient que tout avait été dit en 1985 pour le centenaire de sa mort. A l’été 2001, l’intérêt suscité par la perspective de ce nouvel anniversaire hugolien était perceptible et les initiatives spontanées des médias, des grands établissements culturels nationaux (bibliothèque nationale de France, comédie française), de quelques grandes villes, des ministères de l’éducation nationale et des affaires étrangères ainsi que des réseaux culturels en France conduisirent la ministre de la culture et de la communication, Catherine Tasca, à mettre en place un comité national qui associait les principaux partenaires et était chargé de coordonner l’ensemble des projets, d’en dresser le calendrier et d’en donner une meilleure visibilité. La mission me fut confiée d’organiser les travaux de ce comité. L’ensemble des informations concernant cette année de célébrations, réunies sous le titre Hugo 2002, peut être consulté sur le site www.victorhugo.culture.fr.

Les choses se passèrent très différemment à l’approche du bicentenaire de la naissance de George Sand: en mars 2003, lorsqu’un nouveau ministre de la culture et de la communication, Jean-Jacques Aillagon, annonça son souhait que 2004 soit l’Année George Sand, en faisant expressément référence à «l’année Hugo», rien ne laissait supposer qu’un mouvement semblable puisse être enclenché pour célébrer le bicentenaire de la naissance de George Sand.

Certes une polémique avait été lancée autour d’une hypothèse de panthéonisation de l’écrivain provoquant une mini-tempête médiatique, très localisée dans la région de Nohant, sa maison familiale où elle est enterrée. Mais aucun projet culturel d’envergure n’était annoncé. Et la grande exposition prévue au musée d’Orsay avait été abandonnée à la défaveur d’un changement de direction.

En effet, si George Sand avait été reconnue par les grands hommes de son temps (Hugo, Balzac, Flaubert, Tocqueville et, au-delà des frontières, Dostoievski, James et bien d’autres) comme la «grande femme», grand écrivain et personnage considérable pour ses engagements républicains, l’histoire littéraire du 20ème siècle l’avait fait disparaître sous les stéréotypes (scandaleuse maîtresse de Chopin et de Musset – on préférait oublier qu’elle le fût de bien d’autres et de quelques unes sans doute – ou «bonne dame de Nohant» dont on connaissait l’art des confitures mais pas les Contes d’une grand-mère) et ne retint d’une œuvre immense que trois romans dits «champêtres», histoire sans doute de neutraliser la portée politique de ces romans paysans.

Pour être contradictoires ces stéréotypes n’en restaient pas moins prégnants en ce début de 21ème siècle pour qui l’œuvre de Sand restait introuvable.

C’est donc un geste réellement politique qu’accomplissait le ministre de la culture et de la communication en proposant une réévalution de l’œuvre sandienne: ici, pas de consensus, il ne s’agissait pas de suivre un mouvement mais de le précéder, de l’initier. Cette mission me fut confiée par Jean-Jacques Aillagon par une lettre du 5 mai 2003 et fut confirmée un an plus tard par son successeur, Renaud Donnedieu de Vabres.

L’objectif était de confirmer – ce que des universitaires s’attachaient à démontrer depuis quelques dizaines d’années en France et à l’étranger, et surtout de faire savoir – par des actions de sensibilisation et, dans la mesure du possible, avec l’aide des médias, que George Sand était d’abord un grand écrivain, auteur d’une œuvre immense, engagée en littérature – en particulier dans une véritable réinvention du roman, comme en politique – qu’elle eût participé de manière décisive à l’avènement de la République en France, travaillé au progrès social, œuvré pour l’égalité entre les hommes et les femmes, pour les libertés individuelles et pour l’indépendance des peuples en Europe, allait être pour beaucoup une révélation.

1- Une relance de l’édition sandienne a été engagée:

Faire reconnaître une œuvre littéraire c’est d’abord la donner à lire: grâce à l’initiative d’un certain nombre d’éditeurs et au soutien exceptionnel du centre national du livre, les rayons des librairies s’enrichirent de manière sensible au fil des mois de titres devenus indisponibles depuis des décennies, parfois depuis le 19ème siècle.

Les deux grands événements éditoriaux de cette année auront été la nouvelle édition du texte intégral d’Histoire de ma vie par Martine Reid chez Gallimard-Quarto (6000 exemplaires vendus sur les six premiers mois) et celle de Consuelo et La Comtesse de Rudolstadt par Nicole Savy et Damien Zanone chez Laffont-Bouquins.

Rendons grâce également aux éditions Belin d’avoir redonné accès aux textes politiques de Sand dans la présentation qu’en avait faite Michelle Perrot sous le titre Politique et polémiques pour l’imprimerie nationale qui mit l’ouvrage au pilon deux ans avant le bicentenaire!

Auparavant, les éditions Actes Sud (Babel) s’étaient mobilisées les premières en confiant à Martine Reid la présentation de Mademoiselle Merquem dès 1996, puis, à partir de 2002, Antonia, Teverino, et les quatre nouvelles La Marquise, Lavinia, Metella et Mattea.

Parmi les textes qui n’étaient plus ou pas accessibles, citons les nouvelles éditions du Journal d’un voyageur pendant la guerre présenté par Michelle Perrot au Castor astral; Lettres retrouvées, par Thierry Bodin chez Gallimard(Blanche); les trois articles parus dans l’ouvrage collectif Le Diable à Paris, présentés par Jacques Seebacher aux Mille et une nuits, Les Contes d’une grand-mère, par Béatrice Didier chez Flammarion (GF), Mademoiselle La Quintinie, le roman aux PUG et la pièce de théâtre, restée jusqu’ici inédite, chez Emile Lansman à Bruxelles.

Les rééditions ou réimpressions ont été relativement nombreuses: les éditions Des Femmes ont remis en circulation Gabriel, LeDernier amour et Isidora ainsi que les Questions d’art et de littérature. Omnibus nous redonne en deux volumes une petite vingtaine de titres dont plusieurs qu’on ne trouve pas ailleurs: Jacques, Leone Leoni, Les Maîtres mosaïstes, Lucrezia Floriani etc. Le Livre de poche a réimprimé Un hiver à Majorque et Le Meunier d’Angibault et Gallimard (Folio)Indiana, tous présentés par Béatrice Didier tandis que Flammarion (GF) a ressorti Les Lettres d’un voyageur. Une partie des titres des éditions de l’Aurore ont été repris par deux éditeurs en région, De Borée et les PUG, et par le Livre de Poche qui reprend Le Compagnon du Tour de France.

D’autres projets sont annoncés par différents éditeurs, à paraître en 2005: Impressions et souvenirs et Nouvelles lettres d’un voyageur, pour janvier 2005, aux éditions Des Femmes; Nanon (mars 2005) et L’Homme de neige (novembre 2005) chez Actes sud (Babel); une édition bilingue de Kourroglou (en français et en azeri) à Bakou (Azerbaïdjan)...

2- Plus de 800 manifestations ont été recenséesdans différents domaines:

Cinéma: 34; colloques, conférences, débats: 227; expositions: 163, spectacles (théâtre, lectures, concerts…): 348 séries de représentations, divers(jeux, concours, promenades etc.) : 52.

Ces manifestations ont largement contribué à susciter un intérêt nouveau pour l’œuvre sandienne dont témoignent les succès de librairie.

En France, dans la plupart des régions, se sont organisés spectacles, lectures, expositions, conférences, colloques, concours, sorties botaniques etc., ainsi que de nombreux projets en milieu scolaire non comptabilisés dans le calendrier (qui ne présente que les manifestations ouvertes au public).

A l’étranger, des initiatives nous ont été signalées dans quarante-trois pays: en Allemagne, en Autriche, en Azerbaïdjan, Belgique, Biélorussie, Brésil, Bulgarie, Cameroun, Canada, Chine, Congo (RDC), Corée, Costa-Rica, Ecosse, Emirats-Arabes-Unis, Espagne, Etats-Unis, Hongrie, Inde, Irlande, Israël, Italie, Japon, Lettonie, Liban, Malawi, Mali, Maroc, Maurice, Norvège, Pays-Bas, Pérou, Pologne, Porto-Rico, Portugal, Qatar, Roumanie, Slovaquie, Suède, Suisse, Turquie, Vietnam, Zambie.

3- Les principales expositions ont été organisées à Paris, Chambéry et en région Centre:

La bibliothèque historique de la ville de Paris, qui détient l'un des plus importants fonds sur George Sand (correspondance, documents familiaux, photographies… acquis entre 1953 et 1955) a exposé, sous le titre George Sand: l’œuvre-vie,  trois cents documents, dont la plupart n'avaient jamais été montrés, pour retracer, en 5 chapitres, le parcours de George Sand : les documents familiaux et les souvenirs de jeunesse ; George Sand dans la vie politique ; la romancière et la femme de théâtre ; les domiciles et son entourage ; la vie à Nohant. A Paris également, lemusée de la Vie romantique s’est attaché à rendre compte des relations de Sand avec les artistes de son temps dont elle a défendu l’avant-garde mais aussi de sa propre pratique picturale en exposant une petite série de dendrites dont elle est l’auteur.

A Chambéry,le musée savoisien s’est intéressé aux relations que Sand, femme d’affaires et habile négociatrice, entretenait avec ses éditeurs (notamment Buloz, fondateur de la Revue des deux mondes et savoyard) et ses illustrateurs. Une histoire passionnante qui fait revivre tout le monde du livre au XIXème siècle, alors que l’édition est en plein essor. Le musée des Charmettes, maison de Jean-Jacques Rousseauoù George Sand, grande admiratrice de l’écrivain des Lumières, s’est rendue en 1861 (sa signature figure dans le livre d’or) a rendu compte dans une petite exposition des liens multiples, historiques et thématiques unissant les deux écrivains.

Dans le département de l’Indre, l’exposition George Sand, une Européenne en Berry, fruit d’une collaboration entre les bibliothèques du Blanc, de La Châtre, de Châteauroux et les archives départementales, articulait, en six thématiques réparties sur les trois sites, les allers-retours entre la vie berrichonne, les voyages, les engagements politiques de George Sand.

Le centre des monuments nationaux a mis en lumière l’intérêt de Sand pour la photographie grâce à l’exposition George Sand et Félix Nadarprésentée au palais Jacques Cœur à Bourges.

4- Les colloques universitaires ont permis de mesurer le nouveau dynamisme des études sandiennes:

En France, les colloques universitaires se sont tenus à Clermond-Ferrand (Fleurs et jardins dans l’œuvre de George Sand), Grenoble (Un traité de poétique sandienne et romantique: relire les Lettres d’un voyageur), Cerisy-la-Salle (L’Ecriture sandienne: pratiques et imaginaires) tandis que le colloque de clôture aura lieu à Paris les 9 et 10 décembre (George Sand: littérature et politique).

Les Etats-Unis, où les études sandiennes sont particulièrement actives depuis une trentaine d’années, ont accueilli le 16ème colloque international George Sandà Boston (Wellesley College) sous le titre George Sand: une écriture expérimentale, tandis que l’université de New York (NYU) traitait de George Sand: familles et communautés.

Le Japon a rendu hommage à George Sand lors de la session de printemps du congrès de la société japonaise de langue et de littérature françaises. En octobre, le colloque international Héritages de George Sand aux 20ème et 21ème siècles: les arts et la politiqueétait organisé par la société japonaise des études sandiennes en collaboration avec l’institut franco-japonais et la maison franco-japonaise de Tokyo. L’importance des études sandiennes au Japon a été soulignée par les universitaires français qui ont participé à ces rencontres.

En Chine, une cinquantaine d’universitaires chinois, professeurs et chercheurs en littérature française, se sont réunis à Lanzhou du 10 au 16 août. Les interventions ont porté sur Le Féminisme, La Prose de George Sand, Les Romans champêtres, Baudelaire et George Sand, Lire Indiana, A propos de «Histoire de ma vie». Ce colloque était organisé par l'association de recherche sur la littérature française, l'université des langues et de commerce de Wuhan, l'université des langues étrangères du Guangdong, l'institut des langues de l'université de Nanjing et l'Ecole normale du Nord-Ouest. Un important programme de traduction d’œuvres de Sand en mandarin et en cantonnais est en cours.

Comme c’est le cas aujourd’hui à Ankara, des colloques ou journées d’études ont été organisés avec la participation d’universitaires français à Hanovre (Allemagne), Utrecht (Pays-Bas) mais aussi au Portugal, au Maroc, en Bulgarie

5- Trois manifestations nationales ont rythmé l’Année George Sand:

3 février 2004: ouverture à l’Assemblée nationale. La lecture-spectacle George Sand à l’Assemblée nationale, une femme en politique, conçue et dirigée par Jeanne Champagne à partir des textes politiques de George Sand, issus du recueil Politique et polémiques, présenté par Michelle Perrot (éditions Belin), a remporté un tel succès qu’une nouvelle version a été réalisée pour le Parlement de la communauté française de Belgique en ouverture de La Fureur de lire le 14 octobre 2004. La version scénique, créée à Châteauroux (Indre) le 9 novembre 2004, fera l’objet d’une importante tournéeà Paris et en régions : près de huit-cents lycéens auront été associés à la réalisation de ce projet artistique et citoyen.

3 juillet 2004: hommage national à Nohant. Pour célébrer l'anniversaire de la naissance de George Sand, un grand rassemblement populaire a été organisé, en présence de 500 personnalités du monde des arts et de la culture, sur la place de Nohant et dans la cour de la bergerie du domaine national, maison familiale de l'écrivain. Le ministre de la culture et de la communication a lu le message de Jacques Chirac, Président de la République, et a prononcé le discours d'hommage à George Sand, suivi d'une lecture, par Marcel Bozonnet, administrateur général de la Comédie française d'extraits d’Histoire de ma vie sous le titre De la naissance d’Aurore Dupin à celle de George Sand. La journée s’est poursuivie par un apéritif villageois et un déjeuner champêtre, des visites de la maison de George Sand, des moments d’écoute musicale et plusieurs manifestations populaires.

9-10 décembre 2004: clôture au Sénat. Le colloque de clôture George Sand: littérature et politique, organisé par Martine Reid (université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines) et Michèle Riot-Sarcey (Paris 8), sera le point d’orgue du projet de réévaluation de l’œuvre de George Sand dans le champ littéraire et de son rôle dans la vie politique et sociale du 19ème siècle, projet qui aura informé toute l’Année George Sand.

6- Le site internet www.georgesand.culture.fr fédère toutes les initiatives:

Il permet la mise à jour quotidienne du calendrier des manifestations.

Il propose tout au long de l’année 2004 des outils de communication pour les organisateurs de manifestations (affichette, logo, expositions sur affiches etc.).

Il réunit de nombreuses ressources documentaires: bibliographie, filmographie, géographie, chronologie, textes introductifs, recueils de citations, ressources iconographiques, discours etc. Ces ressources resteront disponibles et seront enrichies de nombreux documents d’archives à partir de février 2005.

**

*

Mais nous sommes à Ankara et je ne veux pas résister au plaisir d’évoquer Mattea, nouvelle vénitienne et conte oriental, divertissement féministe, où la Turquie – et ses possessions grecques, est évoquée, dans les rêves et les récits de l’héroïne, comme refuge, terre d’asile et d’accomplissement.

Sand met un point final à Mattea (ébauchée à Venise en 1834) en mars 1835, après le voyage de Venise avec Musset et la rupture avec celui-cidont elle prend l’initiative : elle quitte Paris le 6 mars, se réfugie à Nohant, travaille à l’écriture de Mauprat, projet de nouvelle que, voyant se transformer en roman, elle remplace pour Buloz par Mattea qu’elle lui envoie le 19 mars et qu’il publiera dans la Revue des Deux mondes le 1er juillet. Sand a 31 ans, son premier roman signé George Sand, Indiana, est paru trois ans plus tôt, en 1832.

Le premier charme de Mattea tient sans doute au personnage de son héroïne éponyme, une adolescente. Âgée de 14 ans, Mattea se déclare, pour échapper à la prison familiale (sa mère, Loredana, la bat, son père, Ser Zacomo Spada, l’enferme – pour la soustraire aux sévices maternels, tout en projetant de la vendre n’étant pas parvenu à la marier, contre son gré, au cousin Checo), amoureuse d’un Turc, déclaration qui provoque l’effroi de tous, y compris de la marraine, la princesse grecque Veneranda Gica, pourtant la mieux acquise au bonheur de sa filleule.

Car Mattea aurait tout pour être heureuse et faire le bonheur de tous, n’étaient les détestables pressions familiales dont elle est l’objet. Elle fera, à tout le moins, le bonheur du lecteur, par sa détermination à construire le sien – au prix de l’exil, du moment qu’il ne lui est pas donné.

C’est par le père que nous apprenons, au chapitre 2, l’effroyable nouvelle, confiée à la marraine (dont la gondole, «heureusement […] arrêtée par un embarras de barques chioggiotes» vient opportunément de le sauver de la noyade si ce n’estd’une chute ridicule) :

«… elle s’est monté la tête pour quelqu’un que je n’ose pas seulement nommer.

- Pour qui? grand Dieu! s’écria Veneranda; est-ce le respect ou l’horreur qui glace ce nom sur vos lèvres? est-ce de votre vilain bossu garçon de boutique? est-ce du doge que votre fille est éprise?

- C’est pis que tout ce que Votre Excellence peut imaginer […]; c’est d’un mécréant, c’est d’un idolâtre, c’est du Turc Abul!»

Mais voilà que, sans transition, le père s’en vient à préciser, à la demande de la princesse:

« C’est […] un riche fabricant de ces belles étoffes de soie de Perse, brochées d’or et d’argent, que l’on façonne à l’île de Scio, et que Votre Excellence aime à trouver dans mon magasin.»

Et lorsque la princesse s’acharne:

«[…] sachez que tous les musulmans sont voués au diable, et qu’ils possèdent tous des amulettes et des philtres au moyen desquels beaucoup de chrétiennes renient le vrai Dieu pour se jeter dans leurs bras.»

le père fait tout naturellement porter la responsabilité du désastre sur un comparse… moins fortuné:

«[…] s’il y a un charme jeté sur ma fille, je crois pouvoir en accuser un infâme serpent, appelé Timothée, Grec esclavon qui est au service de ce Turc.»

sans pouvoir s’empêcher de revenir à la chargecontre le Turc :

«[…] ces mahométans ont une tête de fer, et depuis cinq ans qu’Abul vient à Venise, il ne parle pas plus chrétien que le premier jour.»

Et plus loin:

«On dit que c’est un bel homme; quant à moi, il me semble fort laid avec ses grands yeux de chouette et sa longue barbe noire».

Dans cet aller-retour constant entre jugements négatifs – subjectifs ou du moins assumés, et mentions positives – objectives ou attribuées à d’autres, le lecteur est conduit à faire son choix en faveur d’Abul, d’une part parce que les critiques formulées par Spada et Veneranda sont caricaturales, d’autre part parce que Sand a pris soin de nous prévenir contre le ridicule de l’une, «superstitieuse, crédule et faible» quoique «bonne, obligeante, généreuse jusqu’à la prodigalité», et l’étroitesse d’esprit de l’autre. A propos de Ser Zacomo Spada, «sans contredit le plus riche et le plus estimable marchand de soieries qu’il y eût dans Venise» il est en effet précisé, dès le premier chapitre :

« C’était un de ces véritables amphibies qui préfèrent leur île de pierre au reste du monde qu’ils n’ont jamais vu, et qui croiraient manquer à l’amour et au respect qu’ils lui doivent s’ils cherchaient à acquérir la moindre connaissance de ce qui existe au-delà.»

Telle n’est pas Mattea, «la plus belle personne du monde» aux dires de sa marraine, «un véritable trésor, une fille sage, réservée, laborieuse, intelligente etc., etc.» selon son père, au demeurant incapable d’apprécier les autres qualités de sa fille, dont il est personnellement dépourvu et que l’auteur décline ainsi au chapitre 3:

«Elle était douée d’une imagination vive, facile à exalter, d’un cœur fier et généreux et d’une grande force de caractère. […] Une intelligence élevée qu’elle avait reçue de Dieu seul et la lecture furtive de quelques romans pendant les heures destinées au sommeil la rendaient très supérieure à ses parents, quoiqu’elle fût très ignorante et plus simple peut-être qu’une fille élevée dans notre civilisation moderne ne l’est à l’âge de huit ans.»

Ainsi armée de pied en cap, telle une petite Minerve, mais non sans faiblesses, celles attachées à la condition féminine que toute l’œuvre de Sand s’attache à faire changer (notamment en réclamant pour les filles le droit à l’éducation), Mattea se met en quête d’un «lieu de refuge», elle recherche «asile et protection» qu’elle craint «de ne pouvoir trouver nulle part» et surtout pas au «couvent, refuge ordinaire, en ce temps-là, des filles coupables ou désolées.» Car «elle avait une invincible méfiance et une espèce de haine pour tout ce qui portait l’habit religieux», ayant été trahie par son confesseur (autre combat de Sand, déiste mais ennemie de toutes religions).

En revanche «elle ne repoussait pas absolument l’espoir de trouver un cœur noble, une amitié solide et désintéressée, qui consentît à la sauver sans rien exiger d’elle.» Et c’est ce qu’elle voudrait bien trouver auprès d’Abul:

«Quelquefois peut-être Mattea, laissant errer ses yeux sur le calme et beau visage du marchand turc, dont le regard ne la recherchait jamais et ne l’offensait point comme celui des autres hommes, avait-elle pensé que cet homme, étranger aux lois et aux préjugés de son pays, et surtout renommé entre tous les négociants turcs pour sa noblesse et sa probité, pouvait la secourir.»

Mais très vite, consciente de n’avoir «produit aucune impression sur Abul», elle préfère généraliser la portée de son jugement en faveur de tous les Turcs de son rang:

« Si quelque marchand turc d’une bonne et honnête figure, et d’une intacte réputation, comme Abul-Amet, m’offrait de m’épouser et de m’emmener dans son pays, j’accepterais sans répugnance et sans scrupule; et quelque médiocrement heureuse que je fusse, je ne pourrais manquer de l’être plus qu’ici.»

Et ce n’est que mise au pied du mur par la pression familiale qu’elle finit par se convaincre: «ce nom est sorti de mes lèvres par l’effet d’une volonté divine, et, je le sens maintenant, Abul est ma vie et mon salut.»

Certes l’éloge d’Abul et des Turcs en général, venant de Mattea, seul personnage véritablement positif de la nouvelle, ne peut que convaincre le lecteur. L’éloge du «teinturier Abul Amet, négociant considérable dont les ateliers étaient à Corfou»

est d’ailleurs repris à son compte directement par l’auteur qui généralise,comme son héroïne :

«Il faut dire en passant que les Turcs étaient et sont encore les hommes les plus probes de la terre.»

Appréciation ironiquement nuancée dans les lignes qui suivent où l’on sent poindre une certaine condescendance:

«De là une grande simplicité de jugement et une admirable imprudence dans les affaires. Ennemis des écritures, ils ignorent l’usage des contrats et des mille preuves de scélératesse qui ressortent des lois de l’Occident.»

Néanmoins: «Leur parole vaut mieux que signatures, timbres et témoins.»

On a ainsi l’impression d’assister à une scène de marionnettes où les coups pleuvent dans toutes les directions: c’est l’hommage et la critique que Sand manie successivement en faveur et à l’encontre de tous ses personnages, pris non comme individus autonomes mais dans leur appartenance nationale:

«Quoique mille fois trompés par les Grecs et par les Vénitiens, populations également avides, retorses et rompues à l’escroquerie, […] les Turcs sont exposés et comme forcés chaque jour de se laisser dépouiller par ces fourbes commettants.»

Et, à ce jeu de massacre, de nouveau l’arme se retourne:

«Pourvus d’une intelligence paresseuse et ne sachant dominer que par la force, ils ne peuvent se passer de l’entremise des nations civilisées. […] Dès lors ils s’abandonnaient aux Grecs, esclaves adroits qui savaient se rendre nécessaires, et qui se vengeaient de l’oppression par la ruse et la supériorité de l’esprit.»

L’ambiguïté est ainsi filée de sorte que le lecteur se trouve dans l’impossibilité de porter aucun jugement, même si l’on a quelque gêne à reconnaître que, pour un esprit français, la roublardise pourrait bien être un défaut moindre que la balourdise. Tout ce raisonnement a en effet pour conclusion provisoire de sauver la réputation de ce fameux Grec précédemment accusé de manier philtres et charmes pour son maître, Timothée qui, «était, à tout prendre, un honnête homme.» 

Xénophobie généralisée, qui n’épargnerait que tel ou tel personnage pour les besoins de l’intrigue? On peut s’en étonner sous la plume d’une auteur connue pour avoir soutenu les peuples opprimés, écrit en faveur des indépendances. On en retrouve toutefois la trace dans d’autres romans sandiens et dans les jugements ironiques et dépréciatifs qu’ils portent contre des populations apparemment moins éloignées mais de fait tout aussi exotiques pour la Parisienne qu’est George Sand, comme les Provençaux de Tamaris ou, plus proches d’elle encore, les Berrichons des Maîtres sonneurs qu’elle renie volontiers au profit des Bourbonnais. Il faut convenir que l’attitude n’est pas rare au 19ème siècle y compris chez les meilleurs de nos écrivains.

Mais on peut aussi penser que l’exacerbation et la généralisation des stéréotypes telles que les pratique Sand dans Mattea leur enlève toute portée, toute crédibilité: chaque personnage en étant à la fois l’émetteur et la cible, à l’exception du Turc, justement, qui ne parle ni ne comprend aucune des langues utilisées par les comparses de l’histoire. On peut sans doute apprécier ici la distance amusée avec laquelle Sand participe de la vogue orientaliste, insistant, à sa manière pragmatique, sur ce principal obstacle au rêve d’Orient, qui rend impossible la communication, celui de la langue. Ajoutons que, quoique désireuse de se rendre à Istanbul, Sand se sera finalement arrêtée à Venise.

Mais l’essentiel du propos n’est sans doute pas là et il convient de se recentrer sur le cœur du récit, la situation de Mattea et sa vision du monde qu’elle oppose tranquillement au tableau apocalyptique que dresse son père des conséquences d’un mariage turc:

«Mon père, dit-elle, je suis ici captive, opprimée, esclave, autant qu’on peut l’être dans le pays le plus barbare. […] vous avez toujours été doux pour moi; mais vous ne pouvez pas me défendre; j’irai en Turquie, je ne serai la femme ni la maîtresse d’un homme qui aura vingt femmes; je serai sa servante ou son amie, comme il voudra. Si je suis son amie, il m’épousera et renverra ses vingt femmes; si je suis sa servante, il me nourrira et ne me battra pas.

- Te battre, te battre! par le Christ! on ne te bat pas ici.

Mattea ne répondit rien, mais son silence eut une éloquence qui paralysa son père.»

Et si le lecteur sait déjà à quoi s’en tenir, il aura de nouvelles preuves de la violence maternelle et de la veulerie paternelle quand Mattea fera part à ses géniteurs d’une nouvelle vision de sa vie future, que le mutisme d’Abul et la rouerie de Thimothée l’ont autorisée à rêver:

«je lui ai demandé sa protection, et une existence modeste en travaillant dans ses ateliers; il me l’accorde; […] permettez-moi d’aller vivre à l’île de Scio. J’ai lu un livre chez ma marraine dans lequel j’ai vu que c’était un beau pays, paisible, industrieux, et celui de toute la Grèce où les Turcs exercent une domination plus douce.»

Pour Mattea, tout est donc question de proportions et la violence de la réaction parentale sera décisive pour elle. Elle réagira ainsi aux coups qui lui sont portés:

«Voilà, dit-elle à sa mère, de quoi m’envoyer en Grèce sans regret ni remords.»

Je passe sur les péripéties qui conduiront l’adolescente à accomplir son destin, guidée par un Timothée, pas si méchant homme en effet… du moment qu’il y trouve son intérêt.

Nous voici donc au septième et dernier chapitre, dans lequel Mattea prendra largement en charge le récit comme elle a pris l’initiative de construire sa vie:

«Trois ans environ après cette catastrophe, la princesse Veneranda était seule un matin dans la villa de Torcello. […]

Alors un jeune homme beau comme le jour ou comme un prince de contes de fées, et vêtu d’un riche costume grec, vint se précipiter à ses pieds et s’empara d’une de ses mains qu’il baisa avec ardeur.

«Arrêtez, Monsieur, arrêtez! s’écria Veneranda éperdue; on n’abuse pas ainsi de l’étonnement et de l’émotion d’une femme dans le tête-à-tête. […]

- Hélas; ma chère marraine, répondit le beau garçon, ne reconnaissez-vous point votre filleule […]?

La princesse jeta un cri en reconnaissant en effet Mattea, mais si grande, si forte, si brune et si belle sous ce déguisement, qu’elle lui causait la douce illusion d’un jeune homme charmant à ses pieds.»

Autre thème cher à George Sand, celui du travestissement, elle y insiste: si Mattea ne s’était pas transformée en jeune homme, «sa beauté avait pris un caractère un peu viril» et «elle garda toujours son élégant costume sciote, qui lui allait à merveille, et qui la faisait prendre pour un jeune homme par tous les étrangers».

Elle était devenue par ailleurs une femme d’affaires accomplie et continuait à mener à Venise «la vie de commis qu’elle avait menée à Scio.»

Elle avait encore ajouté à ses qualités un solide sens des réalités qui lui avait permis de sacrifier «un amour inutile et vain à une amitié sage et vraie» et c’est bien sûr Timothée qu’elle avait épousé, renonçant à «la passion imaginaire» qu’elle avait «mis dans [sa] petite cervelle» pour celui qu’elle appelle désormais «notre respectable patron Abul-Amet.» C’est à lui en effet que les deux époux doivent le commencement de leur fortune «un prêt de cinq mille sequins» promptement remboursé grâce à leur habileté commerciale.

Toutefois, «chaque fois que Mattea le revit après une absence, elle éprouva une émotion dont son mari eut très grand soin de ne jamais s’apercevoir.»

Ce premier mariage heureux de l’œuvre sandienne est, comme ceux qui suivront, un mariage voulu par l’héroïne, mariage d’amour ET de raison, construction sociale assumée. Sans doute parce qu’il s’agit d’une «première» ou parce que l’héroïne est une adolescente, la réalisation ne pouvait se conclure qu’en terre étrangère, terre d’asile, sous les auspices de celui qui, protégé par sa générosité ET par son mutisme, reste jusqu’au bout un personnage de rêve, le Turc Abul.

Bibliographie sommaire:

La Marquise, Lavinia, Metella, Mattea, préface de Martine Reid, Actes sud, 2002.

Nouvelles, La Marquise, Lavinia, Metella, Mattea, préface à Mattea de Marie-Jacques Hoog, Des femmes, 1986.

Correspondance II, p. 506, n° 748; p.622, n°787; p.764, n°865; p.834, n°912, Garnier frères, 1966.

Venise palempseste: des Lettres d’un voyageur (1834)à Mattea (1835) de Simone Bernard-Griffiths, in Présences de l’Italie dans l’œuvre de George Sand, CIRVI, 2004.