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Béatrice Didier

GEORGE SAND, FEMME ET ECRIVAIN

ÖZET

BÝR KADIN VE YAZAR OLARAK GEORGE SAND

George Sand, XVIII. yüzyýlda yaþamýþ büyük kadýn yazarlardan farklý bir çizgiye sahiptir; çünkü Sand’ýn öyküsü, kendi gücü dýþýnda hiçbir gücün arkasýna sýðýnmadan tek baþýna erkek egemen bir toplumda yaþam mücadelesi veren cesur bir kadýnýn öyküsüdür. Bununla birlikte, yaþadýðý zorluklarý yapýtlarýna yansýtmaktan kaçýnmýþ ve romanlarýnda  yaþamöyküsünün izlerini aramýþ olan eleþtirmenler büyük bir yanýlgýya düþmekten kurtulamamýþlardýr. Duyarlý bir yazar olarak, toplumun aksayan taraflarýný gözlemlemiþ, ancak bir kadýn olarak özellikle kadýn haklarý için mücadele vermiþtir. Kadýnlarýn eðitim hakký, adalet, evlilik kurumu kanunlarýnýn kadýnlar lehine düzenlenmesi, sanatsal yaratý gibi konular, romanlarýnýn temel sorunsalýný oluþturmuþtur.

Anahtar sözcükler: écriture, création artistique, droits des femmes, éducation, égalité, justice, liberté individuelle, roman du XIXe siècle.

Mots clés: yazý, sanatsal yaratý, kadýn haklarý, eðitim, eþitlik, adalet, kiþisel özgürlük, XIX.yüzyýl romaný.

Le scandale qu' a provoqué George Sand de son vivant a été en grande partie dû au fait qu'elle était une femme; ensuite les jugements que l'on a pu porter sur son oeuvre ne font jamais abstraction de ce paramètre, soit que l’on s’émerveille, soit qu'au contraire on considère une certaine prolixité comme essentiellement "féminine". Pendant longtemps la plupart des ouvrages qui ont paru sur George Sand ne portaient pas vraiment sur son oeuvre mais sur son histoire amoureuse. Elle n'était pas présentée comme une romancière, mais comme la maîtresse de Musset ou de Chopin. Les films, les bandes dessinées ont encore aggravé ce phénomène: il est plus spectaculaire de montrer des passions romantiques qu'une femme à son bureau écrivant. Ce n'est donc pas sans une certaine crainte que j'aborde un sujet qui a fait couler beaucoup d'encre, et parfois de la pire. J'essaierai pour cela de ne jamais dissocier la femme et l'écrivain: si George Sand m'intéresse c'est parce qu'elle est écrivain; si nous la connaissons, c'est par ses ecrits. Je verrai donc successivement comment elle a vécu sa vie d'écrivain en étant femme; ensuite comment elle a représenté la femme dans son oeuvre, et enfin comment on peut lire chez elle une interrogation très moderne sur ce qu'est le féminin.

I

Etre femme et écrivain en 1830, ce n'est pas si évident. Pourtant il y a eu de grandes romancières au XVIIIe siècle, mais dans un contexte différent. Mme de Tencin, Mme de Genlis, Mme de Charrière ne se trouvaient pas exactement dans la situation de George Sand débarquant à Paris, et s'installant dans "une des mansardes" du quai Malaquais, logement qui lui paraît tres modeste -plus qu'il ne nous paraît à nous, habitués aux difficultés de logement de Paris. Elle achète des meubles à crédit, se nourrit grâce à un "gargotier"(Histoire de ma vie, Oeuvres autobiographiques, Pléiade, t.II, p.114-115). Son mari lui verse une modeste pension, elle a laissé son fils, Maurice, dans la maison de famille à Nohant et a emmené avec elle sa fille, Solange. "Tout s'arrangea peu à peu,et dès que je l'eus auprès de moi, avec le vivre et le service assurés, je pus devenir sédentaire, ne sortir le jour que pour la mener promener au Luxembourg, et passer à écrire toutes mes soirées auprès d'elle"(p.115). Se trouvent donc posés dès ces lignes les problèmes que rencontre la jeune femme qui veut écrire: comment concilier cette exigence avec celle de la maternité, et d'autre part comment subvenir à ses besoins. C'est dans ce contexte, qu'elle prend l’habitude - qui a fait scandale - de s'habiller avec des pantalons, parce que plus pratiques et moins coûteux que les modes féminines d'alors. Elle adopte une "redingote-guérite". "Avec un chapeau gris et une grosse cravate de laine, j'étais absolument un petit étudiant de première année"(p.117). Et George Sand s'amuse des quiproquos qui résultent de ce vêtement masculin. Le restaurateur ne sait plus s'il doit l'appeler Monsieur ou Madame; au théâtre on lui reproche de n'être pas galant, parce qu'elle ne ramasse pas le bouquet d'une dame. Le déguisement l'amuse; elle a le sens du théâtre; peut-être aussi y a-t-il déjà là matière à interrogation sur le rapport du féminin et du masculin; l'habit fait le moine, la redingote fait l'homme. Mais il fallait gagner sa vie. Elle commence à faire des articles dans le Figaro, sous la houlette de Delatouche. Elle écrit en collaboration avec Jules Sandeau, jusqu'au jour où elle éprouve le besoin de se détacher de lui doublement; il n'est plus son amant; elle écrit seule ses livres. Et se pose à nouveau la question du masculin et du féminin. Elle adopte encore un déguisement pour entrer dans la vie littéraire. Elle signera George Sand (cf. le livre de Martine Reid, Signer Sand, 2004). "On m'a baptisée, obscure et insouciante, entre le manuscrit d’Indiana, qui était alors tout mon avenir, et un billet de mille francs qui était à ce moment-là toute ma fortune"(p.140). Elle a choisi un pseudonyme masculin, probablement par goût ou par nécessité de porter un masque, mais aussi parce qu'alors on accorde plus d'importance à un auteur masculin que féminin.

Indiana connaît un grand succès. Et la question du pseudonyme qui n'est pas encore connu, entraîne là encore des quiproquos. Les journalistes pensent d'abord qu'Indiana est l'oeuvre d'un homme qui se prénomme George et que l'on félicite de la fermeté de sa plume.Lorsqu'ils savent que l'auteur est une femme, leur jugement change, ils trouvent dans le roman de la sensibilité, un style féminin. Le premier roman d'une femme, on l'interprète presque toujours comme une autobiographie, et cette règle ne manqua pas de se

vérifier pour Indiana. Pourtant "Indiana n'était pas mon histoire dévoilée, contre un maître particulier. C'était une protestation contre la tyrannie en général, et si je personnifiais cette tyrannie dans un homme, si j'enfermais la lutte dans le cadre d'une existence domestique, c'est que je n 'avais pas l'ambition de faire autre chose qu'un roman de moeurs"(p.164). Indiana n'est pas l'histoire des rapports difficiles de la romancière avec le baron Dudevant, d'ailleurs Indiana n'est pas un écrivain, et le narrateur dans ce roman est masculin et marque volontiers ses distances à l'endroit des agissements de l 'héroïne.

Ce passage de l'Histoire de ma vie est très important, je crois. La critique, à partir du moment où elle a su -et ce fut rapide- que George Sand était une femme, a interprété ses romans comme un réquisitoire contre le mariage, ce qui à la fois force et limite leur sens. L'oppression que subit Indiana -et qui ne vient d'ailleurs pas seulement de son mari, mais aussi de son amant et de la société –est le symbole d'une oppression générale et beaucoup plus vaste, des classes défavorisées par les classes qui ont le pouvoir; interpréter Indiana comme un réquisitoire contre le mariage, c'est singulièrement limiter sa portée. Et l'on voit dans de très nombreuses préfaces de ses livres, George Sand revenir sur cette question: elle n'est pas hostile au mariage; elle est contre le mariage qui donne un pouvoir inconditionnel et violent à un homme sur une femme. Même la préface de 1842, la plus audacieuse des trois préfaces que G.Sand écrivit pour ce roman, ne demande pas la suppression du mariage, mais l'aménagement plus égalitaire des lois qui le régissent: "j'ai écrit Indiana avec le sentiment non raisonné, il est vrai, mais profond et légitime, de l'injustice et de la barbarie des lois qui régissent encore l'existence de la femme dans le mariage"(Indiana, ed. Folio,p.46).

Le combat de George Sand en faveur des femmes n'est donc pas à separer d'un combat beaucoup plus vaste qu'elle a mené contre toutes les oppressions, combat qui se fit essentiellement par l'écriture: par ses romans, mais aussi par des articles, par des relations avec des groupes socialistes; de pouvoir politique direct, elle n'en eut guère

que dans une brève période, celle de la république qui suivit la révolution de 1848, où elle fut l'inspiratrice de plusieurs membres du gouvernement. Mais au total son influence fut plus durable par ses livres que par cette brève incursion dans l'action politique.

Que demande-t-elle pour les femmes? la liberté de choisir leur mari et une fois mariées, des lois plus justes qui leur laissent plus d'autonomie matérielle et financière; enfin si la situation devient intolérable, le droit à demander la séparation -le divorce, établi sous la Révolution française, en 1792, maintenu par Napoléon, a été supprimé sous la Restauration, en 1816, et ne fut rétabli qu'après une longue lutte par la loi Naquet en juillet 1884, donc après la mort de George Sand qui n'a pu obtenir qu'une séparation judiciaire de son mari. Après un long et pénible procès, cette séparation des époux Dudevant est confirmée en juillet 1836. La séparation ne permet pas le remariage.

On a reproché à George Sand de ne pas avoir demandé, à l'issue de la révolution de 1848, le droit pour les femmes de voter et d’être éligibles: on lui a reproché un féminisme élitiste. Mais il faut avoir présent à l'esprit le fait que le droit de vote n'a été acquis par les

femmes en France qu'en 1945, que pendant longtemps, se sont opposés à cette mesure non seulement les partis de droite, mais même ceux de gauche: on craignait en effet, que les femmes, peu au courant des questions politiques et facilement influençables, n'aient voté selon les consignes de leurs directeurs de conscience. George Sand espère bien que les femmes accéderont à la vie politique, mais pense que sauf pour quelques exceptions, ce n'est pas possible dès le milieu du XIXe siècle: il faut que les femmes acquièrent d'abord un certain niveau de culture et de liberté individuelle pour pouvoir voter de façon significative.

C'est pourquoi George Sand a demandé que soit réformée l'éducation des filles: éducation qui à son époque encore est très négligée; les jeunes filles riches apprennent dans des couvents ce que l'on appelle des arts d'agrément, mais de façon très superficielle. La petite Aurore Dudevant, quant à elle, a eu une éducation beaucoup plus forte, mais d'autodidacte, grâce à la bibliothèque de sa grand'mère et au précepteur Deschartres qui était aussi le précepteur de son frère. Une lettre de sa grand'mère (que l'on pouvait voir dans l'exposition 2004 à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris), nous apprend qu'enfant elle lit sans cesse et veut apprendre le latin. Aurore, à Nohant, a donc reçu une éducation plus libre et plus

solide que ses contemporaines. De Valentine( 1832) aux Canfes d'une grand'mère( 1874- 76), constamment, elle demande que soit donnée aux filles une éducation sérieuse et qui leur permette de gagner leur vie.

II

Nous nous interrogerons donc sur la représentation de la femme que l'on peut lire à travers les romans de George Sand, comme étant finalement la forme la plus efficace de son action politique. Or la question n'est pas si simple, dans la mesure où sa population romanesque est immense, très variée, où les portraits de femmes qu’elle nous donne sont très divers, où l'on peut aussi voir une évolution -du moins dans les grandes lignes, et sans négliger que dans le détail il y a de nombreuses exceptions -de la femme-victime à la femme forte.

Si l'on simplifie un peu les choses, en s'attachant à ce point de départ qu'est Indiana, on y voit une femme qui est largement une victime, de son mari d'abord, mais ensuite de son amant, et plus généralement de la société; elle n'acquiert un statut acceptable et encore avec résignation plus qu'avec enthousiasme, que dans la conclusion tout à fait utopique où elle vit avec Ralph dans un vallon isolé du monde. Valentine montre aussi des destins de femmes sacrifiées. Lélia, dans sa version de 1833 , met en scène une héroïne en proie à la maladie, à l'angoisse, à la faiblesse de son amant Stenio, et finalement vaincue. Les premiers romans de George Sand portent tous les trois comme titre le nom d'une heroïne: c'est dire que la lumière est braquée sur la femme. On a parfois reproché à George Sand, et à beaucoup de romancières, d'avoir mieux réussi les personnages féminins que les personnages masculins; c'est un reproche qu'il faudrait nuancer en considérant non pas seulement quelques oeuvres, mais l 'ensemble de cette énorme population romanesque. Après ces trois premiers romans, et cela se marque même dans le choix des titres - G. Sand présente des romans où les personnages masculins sont importants: l'avocat dans Simon, l'étudiant dans Horace. Les personnages feminins y connaissent des situations difficiles: ainsi la "grisette" dans Horace, peinture des milieux étudiants ou la femme, qui ,elle, n'est pas étudiante, est réduite à un rôle marginal et souvent misérable.

Je verrai un changement à partir de la seconde version de Lélia, en 1839, bien différente de celle de 1833: l'heroïne n'est plug une victime de la maladie, du spleen, de l'impossible amour pour Stenio; elle est devenue abbesse des Camaldules et elle enseigne aux jeunes novices comment se défendre des sophismes de don Juan, comment ne plus être des victimes, grâce à la force de leur intelligence et de leur volonté, grâce à leur éducation. A partir de là, on trouve davantage dans les romans de George Sand des femmes qui, même si elles rencontrent de nombreuses difficultés, montrent une grande force. Ainsi de Consuelo, la plus grandes des héroïnes sandiennes: elle est tout au long de son parcours une femme forte qui surmonte des épreuves diverses et sait conserver son indépendance. Elle a d'abord acquis à Venise, sous la direction de son maître Porpora, une forte éducation musicale qui la prépare à être une grande cantatrice. Elle va refuser successivement un certain nombre de propositions qui assureraient son bien-être matériel mais entraveraient sa liberté: le Comte Zustianani, grand seigneur venitien, serait prêt à l 'entretenir. Pour lui échapper, avec l'aide de Porpora, elle quitte Venise, et va dans le château de Rudolstadt, en Bohême. Elle pourrait alors épouser

Albert de Rudolstadt, mais préfère poursuivre sa carrière musicale: ce mariage aristocratique l'aurait obligée à abandonner son métier. Ensuite, elle va aller à la cour de Marie-Thérèse d'Autriche, et de Frédéric II de Prusse. Accusée à tort de comploter contre le Roi, elle est emprisonnée dans le fort de Spandaw; mais elle profite de cette épreuve pour se découvrir compositeur; à partir de là elle va changer profondément: peu à peu une grande carrière de cantatrice cesse de l'intéresser; elle redécouvre l'art populaire, et compose une musique très simple. Elle va connaître encore une initiation grâce à une société secrète, celle des Invisibles qui la délivre de la prison de Spandaw, et lui confère un rang d'initiée, alors que les sociétés secrètes au XVIIIe siècle, en général, n'acceptaient pas les femmes. Mais cette société elle-même aurait pu devenir une prison; elle saura en sortir, et ayant enfin épousé Albert de Rudolstadt qui a complètement renoncé à la vie aristocratique, elle va de village en village, annoncer en plein jour, grâce à ses paroles et à ses chants, que bientôt viendra le règne de l'Egalité entre les hommes; elle a com posé un "Hymne à la bonne déesse de la pauvreté", que chante son fils. Ce résumé d'un très long roman -La Comtesse de Rudolstadt faisant suite à Consuelo -est bien sommaire; il donne cependant l 'idée de cet itinéraire d'une femme douée d'une force exceptionnelle. Cette intrigue touffue, on pourrait la figurer comme au jeu de l'Oye, avec un certain nombre de cases qui sont des prisons, mais dont toujours elle finit par sortir. Au bout de son itinéraire elle est parvenue à concilier la musique et la vie familiale, à devenir créatrice, mais parce qu'elle est sortie des conventions de la société, qu'elle s'est mise à vivre, non plus comme une comtesse, ni comme une "prima donna", mais comme une "zingara", une bohémienne qu'était sa mère, comme une artiste libre, toujours en voyage.

Bien d'autres femmes fortes jalonnent la création de la maturité et de la vieillesse de George Sand; je citerai encore La Ville Noire (1861), qui est vraisemblablement le premier roman ouvrier de notre littérature; il se situe dans la petite ville de Thiers, où s'est développée l'industrie de la coutellerie. Cette mutation de la France paysanne vers la France industrielle n'est pas alleé sans difficultés: accidents du travail, exploitations des plus pauvres, tentation de l'alcoolisme et du découragement. Une femme, Tonine, va prendre la tête de ce groupe d'ouvriers, les organiser en coopérative, assurer entre eux de l'entr’aide, et finalement donner a une petite agglomération qui aurait pu être sinistre, équilibre et bien-être. La question du mariage s'est posée aussi pour Tonine; elle ne refusera pas de se marier, mais elle a préféré différer ce mariage, pour garder plus de liberté d'action.

Citons encore Nanon, roman tardif, de 1872, mais la romancière n'a en rien perdu de son énergie créatrice. Le roman se situe dans une autre époque; il retrace l'hýistoire de la Révolution française dans la campagne au centre de la France; le récit est fait par Nanon, bien

longtemps après, lorsqu'elle a soixante-quinze ans, en 1850 (elle est née en 1775),et se remémore toute son enfance et sa jeunesse. Petite paysanne, elle profite de la Révolution pour apprendre à lire, elle profite aussi de la vente des Biens nationaux pour devenir propriétaire de sa maison; elle est donc sortie de la situation de serf qui était d'abord celle de beaucoup de paysans alors. Comme Consuelo, elle aime un aristocrate,  le jeune Emilien de Franqueville; mais comme Consuelo, elle vivra avec lui une existence qui n'est plus du tout celle de l'aristocratie. Franqueville adhère à l'idéal révolutionnaire; Nanon continue à porter sa coiffe de paysanne. Tous deux, grâce à la Révolution, sont devenus des citoyens libres, mais non sans avoir traversé des épreuves, et George Sand évoque aussi les pires moments de la Révolution, la Terreur. Tout au long de sa vie, Nanon s'est montrée forte. Elle tient une place éminente dans le roman, d'abord en tant que narratrice, elle apporte -ce que n'ont fait ni Hugo ni Balzac -le point de vue d'une femme et d'une paysanne sur la Révolution française. Dans l'intrigue même, elle fait preuve d'une constante énergie, d'un équilibre qu'elle communique à son entourage, et d'un équilibre qui prend une dimension politique et hýistorique: elle devient le symbole de la réconciliation possible entre l'aristocratie et le peuple au XIXe siècle. A l'extrême fin du roman, la narratrice est relayée par un témoin qui dit l’avoir vue à Bourges: "Elle me frappa par son grand air sous sa cornette de paysanne qu'elle n'avait jamais voulu quitter et qui faisait songer à ces royales têtes du Moyen âge dont les villageoises ont gardé la coiffure légendaire"(Nanon, Ed. de l'Aurore, 1989, p.236).

III

Femme elle-même, romancière qui a mis en scène de très nombreuses femmes, George Sand a donc eu l'occasion de s'interroger sur ce qu'est le féminin, ce"continent noir" qui, vu par l'homme, peut apparaître à la fois comme mystérieux, attirant et dangereux. Vu, en quelque sorte, de l 'intérieur, par une femme, il n 'en conserve pas moins une grande complexité, et des contradictions. On pourrait, de façon très sommaire, essayer de reconstituer cette réflexion de George Sand sur le féminin autour de trois questions: celle de la différence, celle du désir, enfin celle de la création.

Sur la question de la différence, l'Histoire de ma vie apporte très nettement le bilan(provisoire) de la réflexion de l'ecrivain: "Que la femme soit différente de l'homme, que le coeur et l'esprit aient un sexe, je n 'en doute pas. Le contraire fera toujours exception; même en supposant que notre éducation fasse les progrès nécessaires (je ne la voudrais pas semblable à celle des hommes), la femme sera toujours plus artiste dans sa vie, l'homme le sera toujours plus dans son oeuvre. Mais cette différence, essentielle pour l'harmonie des choses et pour les charmes les plus élevés de l'amour, doit-elle constituer une infériorité morale?"(Oeuvres autobiographiques, Pléiade, t.II,pp.127). George Sand refuse les positions extrêmistes de certains Saint-simoniens. Quand elle écrit ces phrases, au lendemain de 1848, elle a pris ses distances à l'endroit des socialistes extrêmistes; d’autre part, elle tâche de reconstituer dans ce chapitre XIII de sa quatrième partie, l'état d'esprit où elle est un peu avant son mariage, dans des "alternatives de languýeur et d'énergie"(t.II,p.126), où elle constate combien par ses lectures, par le sport, elle est devenue différente de l'image de la féminité qu'on lui présente alors. Pour être heureuse, il lui faut "une bibliothèque, un piano et un cheval". "La stupide vanité des parures" (t.lI,p.126) ne l'attire pas. "Je n'etais donc pas tout à fait une femme comme celles que censurent et raillent les moralistes; j'avais dans l'âme l'enthousiasme du beau, la soif du vrai et pourtant j'etais bien une femme comme toutes les autres, souffreteuse, nerveuse, dominée par l'imagination"(p.126-127). La jeune Aurore est donc différente de l'image-cliché de la femme; mais cette image ne lui est cependant pas totalement étrangère, lorsqu'elle se représente comme "souffreteuse, nerveuse". En fait, et la correspondance le prouve largement, cet état de nervosité va disparaître une fois atteint l'équilibre des années suivantes. Cet équilibre cependant ne signifie pas qu'elle perde sa spécificité de femme; amante et mère, elle ne cesse de l'affirmer. L'éducation, la lecture, l’exercice physique doivent permettre à la femme d'atteindre équilibre et force, mais sans perdre son caractère propre. Que signifie "être artiste dans sa vie" pour George Sand? donner une certaine priorité à la vie personnelle sur la vie professionnelle, dirions-nous dans notre langage moderne; créer une harmonie en elle et chez les êtres qui l'entourent, harmonie qui est une forme d'art.

Mais il est un cliché contre lequel aussi bien par sa vie que par son oeuvre, George Sand s'insurge: celui selon laquelle la femme, à la différence de l'homme, n'éprouverait pas véritablement de désir. Il faut tenir compte, pour cette question, du langage romanesque de l'époque qui est beaucoup plus pudique que le nôtre. Il est bien vrai que Consuelo, par exemple, conserve sa virginité très longtemps, ce qui semble assez peu vraisemblable à un lecteur moderne; le désir, chez elle, naît tardivement, et à la faveur d'une sorte de subterfuge, d'un déguisement, puisqu'elle se sent d'abord attirée par Liverani, qui se révèle etre Albert de Rudolstadt.

Il faudra une évolution de l'esthétique romanesque de George Sand pour qu'elle puisse parler plus librement du désir féminin. Ce qu'elle fait, sous l'influence de Flaubert et du réalisme, dans ce roman étonnant qu'est Le dernier amour, dédié à Gustave Flaubert (1866, réed."Des Femmes", 1991). Le roman commence par une conversation un soir à la campagne autour d'un fait divers: un homme a tué sa femme par jalousie; un personnage d'abord silencieux et assez énigmatique, M.Sylvestre, prétend que le meilleur châtiment de l'adultère est l'amitié. Le lecteur apprendra ensuite l'histoire de Sylvestre et de Félicie qui en est une illustration. Félicie, mariée à Sylvestre, a aimé un jeune garçon, Tonino; Sylvestre prétend entretenir avec elle une amitié; en fait, il l'accule au suicide. M. Sylvestre a-t-il, en voulant être magnagnime, été simplement aveugle? A-t-il oublié, ou n'a-t-il pas voulu comprendre que l'amitié ne pouvait suffire à assouvir le désir? Sagit-il d'inconscience ou d'une vengeance sciemment, lentement ourdie? Après le suicide de Félicie, Sylvestre prétend n'avoir fait qu'une erreur de jugement; mais le lecteur pourra interpréter autrement cette aventure. Une lettre de Félicie, retrouvée après sa mort, est un cri de désespoir adresse à Tonino qui l'a abandonnée; cette femme torturée par le désir est une soeur de Madame Bovary. Finalement, c'est l'homme de science, le médecin qui,  s’adressant à Sylvestre, apporte l'explication la plus claire de ce drame: "Il y a des fatalités d'organisation devant lesquelles le médecin est forcément matérialiste...Et si je vous disais que vous-même vous avez subi cette fatalité en causant le degoût de la vie qui a porté votre femme au suicide? -Elle vous l'a dit? -Non, mais elle m'a répété trois fois: "Il ne peut plus m'aimer"(Ed. Des femmes, p.302). "Cette femme avait des passions terribles"(Ed. Des Femmes,p.308) semble bien être la conclusion de cette triste histoire, passions que ni l'amant ni le mari n'ont été capables d'assouvir.

Enfin George Sand par sa vie et par son oeuvre, par ce que le catalogue de l'exposition de la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris, appelle très justement sa "vie-oeuvre", affirme le droit de la femme à la creation artistique. Beaucoup de ses heroïnes sont des artistes, j'ai cite Consuelo, mais on pourrait encore en citer bien d'autres, Valentine est peintre; l'héroïne du Château du Pic tordu également; Lucrezia Floriani est une grande actrice, sa fiIle, dans le Château des Désertes, le sera aussi. Mais George Sand a une conception vaste de la création: sont aussi créatrices toutes ces femmes-artisans qu'elle évoque, et ses conteuses qui transmettent des traditions orales, et au besoin les enrichissent de leur propre réflexion, ainsi la femme qui raconte à la veillée la première moitié de François le Champi, et surtout, dans les Contes d'une grand'mère (1874- 76), la dernière oeuvre de George Sand, cette aïeule qui transmet des récits anciens pour l'instruction de ses deux petites-filles: figure de George Sand elle-même, mais aussi à travers elle de toutes les femmes qui, depuis les origines, transmettent les contes.

La création féminine a, pour George Sand, sa spécificité. Elle est plus proche de l'oralité, et c'est pourquoi les femmes excellent dans les contes et George Sand a su conserver cette oralité, non seulement en mettant en scène des conteuses, mais en cherchant elle-même à

conserver une certaine fluidité de la parole -qu'on lui a parfois reprochée, mais qui cependant constitue un des charmes très particuliers de sa prose. Dans l'Histoire de ma vie, elle relate longuement ses conversations avec Balzac. Ils ont l'un et l'autre, à la même époque, créé un univers romanesque gigantesque et qui domine l'ère romantique, mais George Sand souligne les différences: ils se sont beaucoup estimés l'un l'autre, mais ils diffèrent profondément, comme diffère le masculin et le féminin.

Une autre amitié, avec un autre grand romancier, Flaubert, a été aussi l'occasion de marquer cette différence du masculin et du féminin. Là aussi une grande admiration réciproque; les différences ne sont peut-être pas toutes à attribuer au clivage masculin/ féminin, s'y ajoutent des différences de tempérament, de circonstances, de génération -George Sand est de dix-sept ans l'aînée de Flaubert -, de conception esthétique. Néanmoins leur magnifique correspondance constitue aussi une interrogation sur la spécificité du féminin( Cr.

Gustave Flaubert-George Sand, Correspondance, Flammarion, 1981). George Sand est plus proche de la nature , et parle volontiers de ses travaux de jardinage: "L'anémone Sylvie que j'ai apportée des bois dans le jardin et que j'ai eu de la peine à acclimater, pousse enfin des milliers d'étoiles blanches et roses dans la pervenche bleue"(p.132). Beaucoup d'allusions à la vie familiale; George Sand est alors grand'mère et adore ses petites-filles; l’une d'elle "gazouille comme un oiseau, avec des oiseaux qui gazouillent comme en plein printemps"(p.132); elle n'accorde pas à son travail une priorité absolue: "Qu'on est donc bien ici, avec ces deux petites filles qui rient et causent du matin au soir comme des oiseaux, et qu'on est bête d'aller composer des fictions, quand la réalité est si commode et si bonne!"(p.195). "La sacro-sainte littérature, comme tu t'appelles, n'est que secondaire pour moi dans la vie. J'ai toujours aimé quelqu'un plus qu'elle, et ma famille plus que quelqu'un"(p.375). Ce qui ne l'empêche pas de travailler quand même beaucoup pendant ces dernières années, comme elle l’a fait toute sa vie. Elle est cependant moins soucieuse de la forme que Flaubert, elle pense qu'il faut se laisser envahir par l'univers et par les autres, laisser son moi se dissoudre, en quelque sorte.

Les lettres de George Sand témoignent d'un bel équilibre et d'une grande philosophie devant la vieillesse. Mais peut-être est-ce parce qu'alors, elle a tout a fait renoncé à ce que la société dans laquelle elle avait vécu considérait comme le féminin: "Mes forces

augmentent à l'âge où elles devraient diminuer. Le jour où j'ai résolument enterré la jeunesse, j'ai rajeuni de vingt ans. Tu me diras que l'écorce n'en subit pas moins l'outrage du temps. Ça ne me fait rien, le coeur de l'arbre est fort bon et la sève fonctionne comme dans les vieux pommiers de mon jardin qui fructifient d'autant mieux qu'ils sont plug raccornis"(p.339). Elle a renoncé aux contraintes sociales du féminin et à toute la part du culturel qui entoure cette notion, mais elle découvre en elle une autre féminité, plus profonde peut-être, moins conflictuelle en tout cas, plus proche de la nature, dans un sentiment de fusion avec le Grand Tout, avec le végétal et la pierre (p.83); "Je vis si peu en moi"(p.416), confie-t-elle. La dépersonnalisation qui chez Flaubert, résulte d'une volonté artistique, souvent tendue, chez elle, se fait comme spontanément, parce que justement elle se fond dans la nature. De cette correspondance se dégage aussi une conscience commune aux deux écrivains de la profonde androgynie de l'artiste; mais cette androgynie ne veut pas dire absence de différenciation du masculin et du féminin, mais capacité pour l'artiste mieux encore que pour celui qui ne l'est pas, de créer du masculin et du féminin, comme l'homme et la femme enfantent des filles et des garçons, grâce à leur différence sexuelle.

J'aurais voulu par cette brève étude prouver au moins à quel point il est dommage de réduire George Sand, femme et écrivain, soit à quelques anecdotes de sa vie amoureuse, soit à quelques textes, toujours les mêmes, tirés d'Indiana ou des romans champêtres. Sa personnalité comme femme, comme ecrivain, est extraordinairement riche; elle a vécu longtemps, elle a traversé tout le XIXe siècle; elle a écrit beaucoup, dans des genres très divers, théâtre, roman, autobiographie, lettres, et en se renouvelant continuellement. Il y a sans cesse interaction de l'oeuvre et de la vie, de la femme et de l'écrivain. Maintenant, la femme n'existe plus, mais l'oeuvre demeure riche de toute cette féminité vécue.