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Damien Zanone

HÝSTOÝRE DE MA VÝE OU LE GESTE AUTOBÝOGRAPHÝQUE DE GEORGE SAND


ÖZET

Histoire de ma Vie  ya da George Sand’ýn özyaþamöyküsünü yazma giriþimi

George Sand denilince, akla yapýtlarýndan önce yazarýn çalkantýlý yaþamý gelir. Oysa, yazar bu önyargýyý kýrmak için çok uðraþmýþ ve sonunda özyaþamöyküsünü yazma riskini almaya karar vermiþtir. 1847 yýlýnda kaleme almaya baþladýðý ve 1854-55 yýllarýnda tamamalayýp yayýmlattýðý Histoire de ma vie, Sand’ýn kurmacanýn maskesi olmaksýzýn okuruyla yüzleþtiði ve dayanýþma içersine girdiði bir varolma biçimidir.

Anahtar sözcükler: özyaþamöyküsü, kurmaca, roman, kimlik, dayanýþma, idealizm.

Mots clés: autobiographie, fiction, roman, identité, solidarité, idéalisme.

Le problème de George Sand, c’est sa gloire: chacun croit la connaître, sans même avoir ouvert aucun de ses ouvrages, puisqu’elle la femme la plus célèbre du XIXe siècle (en France et même au delà, en littérature et même au delà). Il y a un mythe «George Sand», mythe européen qui déborde largement la littérature même s’il advient par elle. L’héroïne en est une «grande amoureuse» qui a conduit sa vie en défi à l’édifice social de son temps, à la norme bourgeoise et familiale: avec une déconcertante facilité semble-t-il, cette femme a réussi tout ce qui était impossible à une femme, tout ce que les femmes ne pouvaient rêver, alors, qu’en lisant des romans… George Sand quitta un mari ennuyeux sans perdre la garde de ses enfants, elle eut des amants célèbres au su de tous et, elle voyagea, obséda l’imaginaire de ses contemporains par ses faits et gestes que rapportaient les journaux, par la quantité impressionnante de ses romans qui traitaient de tous les problèmes du temps et qui, en même temps se lisaient comme l’itinéraire spirituel d’un individu d’exception…

Avoir tant de gloire, cependant, s’est révélé un piège pour la figure posthume de l’auteur: le mythe de Sand, c’est sa vie, pas son œuvre, et la postérité, à force d’entretenir ce mythe, a pris le risque, sans s’en rendre compte, d’oublier l’œuvre. «George Sand? Pas besoin d’aller lire, on connaît assez comme ça…» C’est là une situation redoutable que Sand partage avec l’autre grande femme de lettres de son siècle, Germaine de Staël, situation où il est difficile de ne pas voir l’effet d’une stratégie misogyne: faire payer l’importance sociale et morale que ces femmes ont eue de leur vivant en réduisant leur mémoire à quelques vignettes, images convenues de rôles féminins bien stéréotypés. On néglige les livres de Staël mais pas les témoignages de Benjamin Constant qui l’évoquent comme une sorte de furie jamais en repos; de Sand, on se contente de l’imaginer dans une gondole avec Musset ou penchée sur un piano où joue Chopin. La manœuvre a durablement réussi: pendant le dernier quart du XIXe siècle et la première moitié du XXe, ce statu quo de mémoire paresseuse n’a guère été remis en question.

Heureusement, il n’en est plus ainsi aujourd’hui: pour Sand, le réveil a commencé il y a une quarantaine d’années, avec la publication de sa Correspondance, ensemble monumental des lettres qu’elle a envoyées durant toute sa vie et dont le long travail de collection mené par Georges Lubin a constitué en un ensemble de vingt-six volumes1,. L’apparition de l’épistolière George Sand a été une révélation: ce corpus de lettres privées, inconnues du public jusqu’alors, a manifesté sans ambiguïté un écrivain de premier ordre. Dans le même temps où il publiait les lettres de Sand, Georges Lubin a remis au jour son autobiographie, Histoire de ma vie2, dans une époque où le genre autobiographique connaissait une attention critique nouvelle et décisive (Le Pacte autobiographique de Philippe Lejeune date de 1975). Cet ensemble d’écrits intimes ou personnels (lettres et autobiographie) a si bien redonné une place à George Sand que c’est dans le sillage de cette renaissance posthume qu’a été rééditée, depuis, une large partie de sa production romanesque3. Ainsi, par un beau paradoxe, la postérité a remis cet auteur à l’honneur en privilégiant d’abord ce que les contemporains ignoraient (les lettres), pour arriver, finalement, à ce qu’ils admiraient le plus (les romans).

L’autobiographie a été publiée 1854-1855, à mi-course d’une carrière littéraire ininterrompue de 1832 à 1876. Ainsi, dans le cas des contemporains de Sand comme dans celui des lecteurs du dernier tiers du XXe siècle, Histoire de ma vie occupe une place centrale, très significative de la valeur de cet ouvrage dans l’œuvre entier de Sand: aussi bien synthèse et reformulation de tous les autres textes qu’invitation à prendre ou à reprendre ceux-ci pour les voir de plus près. Notre intention est de montrer à quel point l’autobiographie sandienne mérite bien de se voir reconnaître cette place privilégiée. Puisqu’il a tant été dit que la vie de George Sand est fascinante, eh bien soit, acceptons cet avis, et allons voir ce qu’elle-même en dit: si l’attrait de la vie de Sand contribue à «rabattre» des lecteurs vers Histoire de ma vie, tant mieux! Gageons que c’est l’écriture, la puissance d’un récit, la force et l’originalité des thèmes qui sauront les retenir.

Quand elle se met à la rédaction d'Histoire de ma vie en 1847, George Sand est au faîte de sa gloire. Celle-ci est venue tout de suite avec la publication du premier roman en 1832 (Indiana), mais n’a fait que croître dans les quinze ans qui suivirent, aidée par les mœurs éditoriales nouvelles qui mettent en avant les auteurs dans les journaux: par la presse et par le livre, désormais deux relais simultanés pour la diffusion des romans, la romancière a affirmé son autorité par le courage de fictions qui prennent à bras le corps les problèmes présents du monde, moraux et sociaux. C’est parce qu’elle a tant de gloire que Sand est amenée à écrire sa vie, c’est-à-dire à passer à l’acte concernant un projet caressé depuis longtemps, mais pas encore affronté directement (les Lettres d’un voyageur, en 1837, étant une tentative menée de biais): non seulement parce que les éditeurs la pressent et sont prêts, pour obtenir le récit de soi d’une telle femme, à un contrat hors-norme, mais aussi parce que, après avoir tant laissé dire d’elle depuis quinze ans (par exemple qu’elle est un «être amphibie, qui n’est ni homme ni femme, qui fume comme un housard, écrit comme un journaliste», ainsi que Balzac se plaît à le faire dire à un de ses personnages dans Béatrix), elle tient l’occasion de redresser son image, de dire d’elle-même ce qu’elle veut.

Saisir le moment de l’autobiographie, pour un écrivain, a en effet valeur de geste important, surtout quand cet écrivain qui s’est fait connaître par une œuvre en amont importante, mais en un autre genre. Le geste autobiographique a une dimension morale: l’auteur va vers son public, il décide et organise la rencontre avec lui. L’adresse aux lecteurs est plus directe, plus intense que dans la plupart des autres écrits; le «je» se met en situation de dialogue et attend, pour exister vraiment, la réponse d’un «vous» qui approuve. Sand est exactement dans cette situation: avec Histoire de ma vie, elle tombe le masque de la fiction, quitte le refuge de la fabulation et se montre au public sans la médiation d’histoires inventées. C’est un risque (il s’agit de ne pas rater ce moment de dialogue), mais il vaut d’être pris.

La mise en péril est aussi esthétique: depuis Indiana en 1832, Aurore Dupin est parvenue à légitimer comme sien le nom de George Sand en l'imposant au nombre des protagonistes de la nouvelle génération littéraire qui a sorti le genre romanesque des limbes où il était encore avant 1830. Passer du roman à l'autobiographie, c'est, pour elle, se montrer assez sûre de son pseudonyme pour remettre le nom de baptême en évidence. Mais c'est aussi et surtout faire l'épreuve, aux yeux d'elle-même et des autres, de sa force littéraire. En matière autobiographique, en effet, la tradition est plus exigeante que pour le roman où l'on côtoie surtout les noms de dames aimablement autorisées par l'usage à écrire ces sortes d’écrits (Mesdames Riccoboni, de Charrière, de Krüdener, de Genlis...); encore récente, la tradition de littérature autobiographique fait forcément se heurter à Rousseau et à Chateaubriand, les deux auteurs hégémoniques sur la sensibilité littéraire de tout un demi-siècle, sur celle de Sand en particulier (elle les a lus dès l’adolescence et découvre les Mémoires d'outre-tombe, publiés en 1848-1850, dans le temps même où elle écrit Histoire de ma vie). Échapper à leur emprise relève du défi, Sand sait qu'elle sera lue à cette aune et situe l'exigence à ce niveau.

Avec un enjeu moral et esthétique à la fois, le geste autobiographique sollicite toutes les compétences d’un écrivain et met en jeu sa crédibilité. Celle qui publie Histoire de ma vie en 1854-1855 sait que le public en juge ainsi: l’autobiographie est chose sérieuse, c’est une épreuve de vérité, un auteur y montre ce qu’il vaut comme homme, comme femme, et comme écrivain. En somme: cette «Madame Sand» dont on nous rabat les oreilles depuis plus de vingt ans, vaut-elle vraiment tout ce qu’on en dit? A-t-elle l’étoffe d’«un Grand»?

À tant d’enjeux et à tant de soupçons, Sand apporte la seule réponse littéraire qui vaille: l'invention d'une forme. Elle fera une autobiographie d’une sorte nouvelle, adaptée au temps présent (1848) et à l’histoire propre qu’elle a à raconter: l’autobiographie solidaire. «Solidarité» est le maître-mot qui anime les deux premiers chapitres de l'ouvrage: «la source la plus vivante et la plus religieuse du progrès de l'esprit humain, c'est, pour parler la langue de mon temps, la notion de solidarité». L'idéalisme militant qui soutient l'invention de fictions par la romancière concerne aussi l'engagement autobiographique: celui-ci ne sera pas un geste de sécession hautaine ni l’affirmation d’une singularité, mais l’occasion d’une exploration de la solidarité humaine, en vue de découvrir les enjeux communs aux existences de soi et des autres. L'écriture de soi que pratique Sand ne vaut que dans l'économie d'un échange où on met en partage ses expériences, ses souffrances et ses espoirs. En perspective, il y aura, au plan individuel, une consolation; au plan collectif, la construction d'un devenir commun. Le récit de soi a pour obligation de porter une parole solidaire; en retour, cela impose l'autobiographie comme une obligation car, à terme, chacun doit écrire son autobiographie et la montrer aux autres (c’est un devoir moral). Le geste autobiographique a donc valeur collective: «je raconte ici une histoire intime. L'humanité a son histoire intime dans chaque homme», nous dit la narratrice d’Histoire de ma vie. Chacun, socialement incarné, diffère: c'est pourquoi les autobiographies doivent se multiplier dans la perspective d'une appropriation par tous de la parole sur soi. En tant qu’artiste de la plume, Sand ne fait que montrer la voie. Elle lance un appel: «Artisans, qui commencez à tout comprendre, paysans, qui commencez à savoir écrire [...], échappez à l'oubli [...]. Écrivez votre histoire, vous tous qui avez compris votre vie et sondé votre cœur. Ce n'est pas à d'autres fins que j'écris la mienne». Le «mien», le «tien», le «sien»...: tout sentiment de propriété semble devoir s'abolir dans le dépassement d'une mise en partage. «La vie d'un ami, c'est la nôtre» écrit d'abord Sand, avant d'actualiser cet axiome en l'adaptant à soi d'une façon saisissante: «écoutez; ma vie, c'est la vôtre». Le geste autobiographique de George Sand, éminemment politique, se noue dans à travers un pacte de solidarité.

Écrites à la veille de la Révolution de 1848, de cette révolution qui a voulu faire de la fraternité le terme fort de la devise républicaine, les pages programmatiques du début d'Histoire de ma vie font retentir en ses plus beaux accents l'ardeur «quarante-huitarde». Le lyrisme que promet le livre ne servira pas la singularité inquiète d'un individu; il célébrera, à travers les efforts de cet individu, les retrouvailles de tous dans l'enthousiasme démocratique. Il y a eu, cependant, frappant de plein fouet cette foi en la solidarité, les événements du printemps 1848: quatre mois pendant lesquels Sand quitta Nohant et son écritoire pour Paris et la Révolution, quatre mois qui lui firent connaître, à elle comme à beaucoup, un cycle complet d'espoirs, d'affirmations et de désillusions. Histoire de ma vie sera écrit pour l'essentiel après ce traumatisme: la parole solidaire promise à l'automne 1847, à l'orée du récit, sera-t-elle tenue, confirmée dans la suite?

On pourrait penser que non, que finalement le long récit d'Histoire de ma vie est, somme toute, extrêmement individualisé: écho de la «leçon» amère de 1848? Contraintes génériques de l'expression de soi par soi? Le pacte de solidarité, projet politique, peut-il être autre chose qu'une fiction énonciative?

Histoire de ma vie, pourtant, légitime son ambition de solidarité. Le parcours de la petite Aurore qui devient George, tel que reconfiguré par l'auteur-narratrice, est promu comme un emblème en quoi peut se reconnaître la génération des «enfants du siècle» et constitue, à terme, le personnage en héroïne. L'ascendance contrastée, explorée par un imaginaire de la filiation très fécond, en fournit le thème majeur: Aurore est un fruit de la Révolution en ce qu'elle est née d'un mariage d'amour légalement établi, mariage célébré en 1804 de deux amants qui s'étaient rencontrés en 1800, mariage qui eût été inconcevable une dizaine d'années plus tôt et le redeviendra aussitôt après. Seul le désordre des temps a permis cette union entre un homme d'extraction remarquable, quoique marginale (sorte de bâtardise sacrée qui relie directement à un roi de Pologne et au Maréchal de Saxe...) et une femme qui, fille d'un marchand d'oiseaux, a été moins qu’actrice au théâtre avant de se faire entretenir par des compagnons douteux. L'enfant qui naît, reconnue et légitime, aussitôt après le mariage de ses parents est donc le fruit du nouveau siècle et des nouvelles règles. Sans doute tout le récit de l'enfance et de l'adolescence d'Aurore dira la violence à vivre cette ascendance: à partir du moment précoce où le père disparaît dans un accident, le récit est accaparé par le conflit total (affectif, moral, social) qui oppose la mère et la grand-mère avec cette enfant pour enjeu. Mais ce qui fut pour Aurore, le long tourment de ses jeunes années, plaie douloureuse toujours fouillée, est devenu, revisité par «George Sand», la marque d’élection à partir de laquelle construire un mythe personnel: elle est «Aurore», fille de la Révolution, vivante incarnation des valeurs qui doivent guider le nouveau siècle —et aussi mise à l'épreuve des failles hypocrites qui, dans la société, démentent ou contestent l'idéal de fraternité. Le livre prend ainsi la valeur d'une fable politique: dans l'autobiographie édifiée en vue de solidarité, dans le destin exemplaire de son héroïne, la confusion et le chahut du siècle trouvent à se dire, le sens et la promesse de ce temps deviennent lisibles.

Héroïne parce qu'exemplaire; mais une héroïne aussi se doit d’être singulière! Le mythe personnel de Sand déborde ainsi la dimension historique pour faire place à la seule singularité que revendique l’auteur: la qualité de femme-oiseau (la filiation maternelle revendiquée comme un prestige), c'est-à-dire d'artiste. Telle est l'identité que l'autobiographe met finalement en avant et qu'elle choisit pour être le mot de son énigme. Exemplarité et singularité échangent leur mérite pour fonder et tenir la parole autobiographique de George Sand: le parcours emblématique d’une héroïne qui est conduite à la découverte de sa voie en dehors des voies coutumières. La plaie de l'ascendance contrastée, cicatrisée dans l'identité de l'artiste, est bel et bien devenue marque d'élection: c’est elle qui guide le geste autobiographique de Sand pour en faire un geste de rassemblement.

Notes

1 G.Sand, Correspondance, G.Lubin éd., Paris, Classiques Garnier, 1964-1991, 25 vol. et Tusson, Du Lérot éditeur, 1995, pour le vol.XXVI. La tâche a été reprise et continuée par Thierry Bodin: G.Sand, Lettres retrouvées, Th.Bodin éd., Paris, Gallimard, «NRF», 2004 et, pour une anthologie, G.Sand, Lettres d’une vie, Th.Bodin éd., Gallimard, «Folio», 2004.

2  G. Sand, Œuvres autobiographiques, G.Lubin éd., Paris, Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade», 1970-1971, 2vol. Histoire de ma vie constitue la majeure part de ces deux volumes. L’ouvrage a connu plusieurs rééditions ces dernières années, dont en particulier: Histoire de ma vie, D.Zanone éd., Paris, GF-Flammarion, 2001, 2vol. (édition qui reprend les trois quarts de l’ensemble); Histoire de ma vie, M.Reid éd., Paris, Gallimard, «Quarto», 2004 (édition intégrale).

3 Les Éditions H.Champion préparent, sous la direction de Béatrice Didier, une édition des Œuvres complètes de Sand. D’ores et déjà, nombreux sont les romans de Sand disponibles en éditions courantes. L’attention critique désigne désormais sans contredit le grand roman de 1842-1844, Consuelo, comme une des sommes de cette production romanesque: G.Sand, Consuelo. La Comtesse de Rudolstadt, N.Savy et D.Zanone éd., Paris, Robert Laffont, «Bouquins», 2004.