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Denise Brahimi 

LE MEUNIER D'ANGIBAULT: GEORGE SAND A LA DECOUVERTE DU LANGAGE PAYSAN

ÖZET

Le Meunier d'Angibault: George Sand'ýn köy dilini keþfi

"Köy romanlarý" baþlýðý altýnda toplanan yapýtlarýný yazarken, George Sand kiþileri ile konuþtuklarý dil arasýndaki uyumu saðlayabilmek amacýyla bir köy dili oluþturmaya çalýþmýþtýr. Uzun bir araþtýrma ve inceleme sürecinin sonunda, söz konusu dilin oluþumu Le Meunier d'Angibault'da tamamlanmýþtýr. Halkýn sorunlarý ile yakýndan ilgilenmeyi ve kitaplarýnda özellikle halktan insanlarý temsil etmeyi hedeflemiþ olan yazar için dil kullanýmý ayný zamanda özgürlüðün bir ifadesi olarak görülmelidir.

Anahtar sözcükler: 19.yüzyýl romaný, köy romaný, dil, iletiþim, Fransýz toplumu.

Mots clés: roman du 19A?Nme siA?Ncle,  roman paysan, langue, communication, société française.

On sait que George Sand a fabriqué un langage paysan pour ses romans ainsi baptisés, et dont le meilleur exemple, parce qu’il joue complétement le jeu de l’oralité, pourrait bien être cet ensemble de “Veillées” qui constituent Les Maîtres sonneurs (1853). Mais Les Maîtres sonneurs sont en fait un point d’aboutissement, le dernier roman de cette célèbre et pourtant brève série, qui s’étend sur moins de dix années de l’écriture sandienne (1844-1853). On peut considérer que G.Sand commence sa recherche d’un langage paysan avec Jeanne (1844). Ce roman porte le nom de son personnage principal, d’un caractère exceptionnel: Jeanne est la figure idéale de la paysanne gauloise, restée inchangée depuis les temps archaïques de la Gaule païenne jusqu’aux premières décennies du 19ème siècle. Cependant, lorsqu’il s’agit d’imaginer concrètement quelle langue parle Jeanne ou comment il convient de la faire parler, en tant que personnage de roman, G. Sand dit avoir ressenti une grande difficulté, et par la suite, elle se déclare insatisfaite du résultat obtenu. Dans une notice de 1852 qui sert de préface à une réédition de Jeanne, elle considère que son projet a échoué à cause de la modernité de sa propre langue, tout à fait inadaptée au propos du livre: “Mon propre style, ma phrase me gênait. Cette langue nouvelle ne peignait ni les lieux ni les figures que j’avais vues avec mes yeux et comprises avec ma rêverie”. Il apparaît que cet “échec”, ou du moins ce qu’elle considère comme tel, a joué un grand rôle dans sa volonté d’approfondir sa recherche et plus précisément d’expérimenter en vue de trouver des solutions. Dans son Avant-propos à François le Champi (1848), un texte dialogué dans lequel elle aborde le problème du langage paysan de manière passionnante et avec beaucoup de précision, elle revient sur l’exemple de Jeanne et des reproches qu’on peut faire à ce roman: “(...) Le sentiment que j’ai de la simplicité rustique ne trouve pas de langage pour s’exprimer; si je fais parler l’homme des champs comme il parle, il faut une traduction en regard pour le lecteur civilisé, et si je le fais parler comme nous parlons, j’en fais un être impossible, auquel il faut supposer un ordre d’idées qu’il n’a pas.

—Et puis quand même tu le ferais parler comme il parle, ton langage à toi ferait à chaque instant un contraste désagréable; tu n’es pas pour moi à l’abri de ce reproche. Tu peins une fille des champs, tu l’appelles “Jeanne”, et tu mets dans sa bouche des paroles qu’à la rigueur elle peut dire. Mais toi, romancier (...) tu la compares à une druidesse, à une Jeanne d’Arc, que sais-je?Ton sentiment et ton langage font avec les siens un effet disparate (...)”. Ce qui est remarquable en cette affaire, c’est l’incroyable rapidité avec laquelle, ayant senti le problème, G.Sand va s’employer à le résoudre. Jeanne a été publié en avril 1844. Or dès janvier 1845 commence la publication du roman suivant, Le Meunier d’Angibault, où l’on perçoit clairement, nous semble-t-il, sa volonté d’expérimentation. De tous les propos précédents ressort l’idée que la langue paysanne n’est pas une langue donnée, qu’il suffirait de reproduire (notamment par l’emploi d’un vocabulaire spécifique), mais une langue à trouver et à fabriquer (comme l’implique nécessairement le passage à l’écriture), au prix d’un travail complexe. Sans doute a-t-on tendance à sous-estimer l’importance de ce travail à cause du sentiment d’aisance et de fluidité que donne la lecture de ses grandes réussites des années 1848 à 1853, les plus célèbres en matière de roman paysan, et dont l’exemple est l’illustrissime Petite Fadette, publiée en décembre 1848. En revanche, l’importance de la recherche apparaît pleinement dans Le Meunier d’Angibault, véritable laboratoire dans lequel elle cherche comment faire entendre , sans en réduire la diversité, la voix ou plutôt les voix du monde paysan. Pour G.Sand, le problème n’a rien de théorique ou d’abstrait, il est au contraire tout à fait actuel et lié aux relations de toute sorte qu’elle entretient avec ce monde, raison pour laquelle l’action romanesque est contemporaine du temps de l’écriture. Comme il se trouve que dans ces mêmes années, qui précèdent de peu la Révolution de 1848, G.Sand est aussi très occupée par la question du peuple et par la volonté de représenter “l’homme du peuple”, cette figure se conjugue avec celle du paysan dans le personnage du Meunier lui-même, désigné par le titre comme héros principal du roman. Et plus largement, on peut dire que dans ce livre, le problème des relations entre classes sociales, aristocrates, bourgeois, paysans, ouvriers, s’entrecroise avec le problème proprement linguistique—notamment celui des idiolectes ou langages propres à chaque personnage et exprimant leur manière d’être. Le miracle est que toute cette diversité n’empêche pas la communication entre les êtres, même lorsqu’ils sont en conflit. On dira qu’il y a là une des manifestations de l’optimisme qui dès cette date, est une des caractéristiques de G.Sand. Cependant, cet optimisme n’est pas seulement un choix et un acte de foi, il s’appuie aussi sur la connaissance de la société française post-révolutionnaire (Révolutions de 1789 et de 1830), à un moment où diverses procédures sont déjà parvenues à gommer les plus agressifs des clivages manifestés par le langage ancien .

Evolution chronologique: les niveaux de langue selon trois générations: Dans Le Meunier d’Angibault, G.Sand se montre extrêmement soucieuse de préciser l’âge des personnages, une dizaine au moins, et de montrer comment leur langage découle du degré d’instruction scolaire dont ils ont bénéficié. A l’intérieur d’un même niveau social, ici le monde paysan, ce niveau n’a cessé de s’améliorer—un tel constat n’étant évidemment pas étranger à ce que nous appelions l’optimisme de l’auteure. Nous pouvons dater le roman de façon tout à fait certaine du fait qu’au moment de l’action, une pauvre fille pathétique, celle qu’on appelle la Bricoline, est folle depuis douze ans, nous dit-on. Or elle l’est devenue lorsque son amoureux, éconduit par ses parents les Bricolin, est parti pour l’expédition de 1830 contre Alger. Nous sommes donc en 1842. Les plus âgés des personnages sont Cadoche le mendiant, qui a plus de 80 ans, la mère du Meunier qui en a 75 et le vieux Bricolin qui en a 70. Aucun d’entre eux ne sait lire ni écrire, et leur langage reste très patoisant. Comme l’explique la meunière, ils sont représentatifs de leur temps: “(...) Je ne sais pas lire. J’avais pourtant le moyen d’être bien éduquée, mais dans mon temps ce n’était guère la mode. On faisait une croix sur les actes en guise de signature, et c’était aussi bon devant la loi” (p.53). Il faut cependant remarquer qu’une femme comme la meunière, qui est intelligente et fine, utilise beaucoup plus de patois quand elle parle au valet ou à son fils qu’avec la dame de la ville qu’est Marcelle de Blanchemont. La génération suivante est celle des Bricolin mari et femme. De lui il nous est dit qu’il est né en 1792, il a donc 50 ans. Il sait lire, écrire, et surtout compter! Sa femme sait signer son nom lisiblement et trouver les Heures dans l’Almanach de Liège. Il arrive à Bricolin d’employer des mots “inconvenables”, comme l’est précisément celui-ci, qui fait partie de son vocabulaire. Mais en fait, c’est plus par vulgarité personnelle que par ignorance. La troisième génération est celle du Meunier lui-même, qui a 24 ou 25 ans, et celle de son amie Rose Bricolin (la cadette des filles) qui en a 18. Ils sont la preuve vivante d’un progrès considérable de l’éducation scolaire: en trois générations, les paysans—mieux vaudrait dire certains d’entre eux— ont appris à lire et à écrire. Chez Rose, en fait dans l’esprit de ses parents, cela s’accompagne d’un changement de classe sociale: Rose est devenue une demoiselle, c’est-à-dire qu’elle appartient à la bourgeoisie. Le Meunier en revanche ne revendique rien de tel, bien au contraire, et il a une manière, par le langage, de s’affirmer paysan, mais on pourrait presque dire: paysan volontaire et fier de l’être, ce qui demande quelque explication. Il n’y a aucun doute sur le fait que le Meunier ait reçu de l’éducation, c’est sa mère qui le dit, une femme parfaitement honnête, qui ne triche pas, et d’ailleurs l’auteure elle-même le confirme un peu plus loin: “lui qui savait très bien lire et écrire” (p.53). Après quoi il est précisé que, malgré de grandes ressemblances avec sa mère, il avait de plus qu’elle un bon fonds d’éducation élémentaire. Il avait suivi l’école primaire; il savait lire et comprendre beaucoup plus de choses qu’il n’était pressé de le faire voir. (p.58). Tout l’intérêt et toute la complexité du personnage, conformément à l’intention de G.Sand et aussi à son sens de l’humour, viennent de ce que le Meunier, qui est incontestablement un paysan, par son origine, son travail et son mode de vie, ajoute à cela le fait de jouer à être un paysan, et peut-être même à le surjouer, avec défi et délectation. Dès sa première rencontre avec Marcelle, et c’est aussi la première fois qu’on le voit, il entre dans ce jeu, s’amusant à employer un mot non seulement patoisant mais tout à fait local, dont il sait très bien que ni Marcelle ni son enfant ne pourront le comprendre: “Oh! soyez tranquille, répondit le Grand-Louis; j’aimerais mieux casser tous les “alochons” de mon moulin qu’un doigt à ce ”monsieur”. Ce mot d’”alochon” réjouit fort l’enfant, qui le répéta en riant et sans le comprendre.

—Vous ne connaissez pas ça? dit le meunier; ce sont les petites ailes, les morceaux de bois qui sont à cheval sur la roue et que l’eau pousse pour la faire tourner. Je vous montrerai ça si vous passez jamais par chez nous”(p.28).

Il y a beaucoup de fierté dans ce “chez nous”, peut-être même un brin de provocation dans le “si vous passez jamais”. Et ce ne sera pas la seule fois qu’on l’entendra prendre ce ton, même lorsque Marcelle sera pour lui une amie. G.Sand prête à son cher Meunier un langage familier et plaisant, émaillé de quelques expressions proverbiales: “au moulin comme au moulin” (p.41) et de formulations imagées: “tordre le cou à deux poulets” (ibidem). Il est assez clair que jouant volontairement son propre rôle, Le Meunier rajoute de la jovialité imagée au langage paysan, dont G.Sand dira encore en mainte occasion qu’il est toujours un peu ironique et matois. Les raisons de cette attitude sont le plaisir que la romancière et son personnage y trouvent mais aussi une intention que la première analyse finement: “En causant avec lui, Marcelle trouva plus d’idées justes, de  notions saines et de goût naturel, qu’elle n’en eût attendu la veille de la part du grand farinier à sa rencontre dans l’auberge. Tout cela avait d’autant plus de prix que, loin d’en faire montre et d’en tirer vanité, il affectait des manières de paysan plus rudes que celles dont il n’ignorait pas l’usage. On eût dit qu’il craignait par-dessus tout de passer pour un bel esprit de village, et qu’il avait un profond mépris pour ceux qui renient leur bonne race et leur honnête condition, en prenant des airs ridicules. Il parlait avec assez de pureté, à l’ordinaire, sans toutefois dédaigner les expressions naïves et pittoresques du terroir” (p.58). On comprend alors que le pire, pour G.Sand (d’ailleurs admiratrice du théâtre de Molière) est le paysan qui, comme le dit Balzac à la même époque, veut passer bourgeois. Ce qui ne signifie nullement que son Meunier soit rétrograde, bien au contraire. C’est un esprit rationnel, ce dont on peut donner un exemple dans son rejet des vieilles croyances superstitieuses, la Grand’Bête, la levrette blanche, ou Georgeon, le meneur de loups. (p.243). Et c’est aussi un homme qui pense, parfois même tout à fait comme sa créatrice G.Sand, dont il exprime par exemple les idées à l’égard de l’argent: “Que de crimes, de lâchetés, de soucis, de mensonges, de peurs et de souffrances là-dedans!” (p.359). G.Sand nous donne donc le sentiment que dans les années 1840, l’élite de la classe paysanne est suffisamment éduquée pour avoir conscience d’elle-même, de ses particularismes et du fait qu’ils méritent d’être préservés, non par pur archaïsme mais parce qu’ils représentent des valeurs très dignes d’être revendiquées.

Les idiolectes ou langages personnalisés: L’éducation scolaire est capable de faire progresser globalement le niveau de langue, mais pas de modiifer les caractéristiques individuelles que la langue reflète avec une lisibilité étonnante. Pour l’auteur(e) de romans, cette caractérisation par le langage est évidemment une aubaine, et une tentation d’autant plus grande que les lecteurs aussi aiment ce moyen de les aider à s’y retrouver. A cet égard G.Sand avait sous les yeux un modèle remarquable, celui de Balzac qu’elle admirait. Mais ce procédé est aussi très employé par le théâtre, qui a été une de ses grandes passions. Dans Le Meunier d’Angibault il y a d’ailleurs une certaine Suzette, dont Marcelle utilisait les services avant de se savoir ruinée, qui est une parfaite soubrette de la comédie d’Ancien Régime à la manière de Marivaux: “(...) je demanderai à Madame de vouloir bien me renvoyer à Paris ou dans quelque autre terre de Madame, car je fais serment que je mourrais ici au bout de trois jours” (p.89). G.Sand s’amuse évidemment des variations de langage, ici portées à l’extrême, entre ladite Suzette et sa servante suivante, la petite paysanne Fanchon, qui lui explique que la pauvre folle de Bricoline va faire son train là-haut jusqu’au jour, comme les “caboches”(les chouettes) (p.147). De cette folle, G.Sand transcrit d’ailleurs remarquablement ce qu’elle appelle “la volubilité délirante”, prouvant une connaissance en la matière que les spécialistes attesteraient sûrement: “Ils m’ont attachée aux arbres avec des clous, ils m’ont jetée plus de deux mille fois du haut des tours sur le pavé. Ils m’ont traversé le coeur avec des grandes aiguilles d’acier” (p.261). La romancière manie la diversité des langages, ceux de la raison ou supposés tels, et ceux de la folie, déclarée ou non. Elle accomplit à cet égard un remarquable travail concernant un personnage qu’elle arrache par là même à sa médiocrité, pour en faire un type qu’on appelle communément balzacien. L’appellation vient d’autant plus sûrement à l’esprit qu’il s’agit de Bricolin, dont le langage roule pour l’essentiel sur l’argent. “Bricolin est devenu un bourgeois de campagne, demi-bourgeois, demi-manant” (p.79), écrit la romancière qui aime citer La Fontaine. Aussi est-il assez bavard lorsqu’il s’agit d’évaluer des biens, et il fait alors preuve d’une sorte de logique, ou de rhétorique, qui semble bien maîtrisée. Mais dès qu’on aborde d’autres sujets, on s’aperçoit qu’il est beaucoup moins éloquent, et surtout très répétitif, sans doute parce que ses pensées sont rares et peu développées. La formule que G.Sand lui prête et qu’il répétera une bonne douzaine de fois au cours du roman est “au jour d’aujourd’hui”, moyen d’exprimer sa volonté de réalisme, de pragmatisme, et le plus souvent son cynisme odieux. Cette formule implique aussi un refus de ce qui est alors pour G.Sand et ses amis la base même de la pensée politique, c’est-à-dire l’utopie.

Cependant un des grands moments du livre, concernant M.Bricolin et son langage, est celui de sa lamentable décomposition lorsqu’à la suite d’un incendie et de circonstances diverses, il comprend qu’il a perdu tout son bien. Lui-même reconnaît qu’il n’a plus tous ses esprits, et la romancière s’emploie à transcrire ce qu’elle appelle justement son délire. Ainsi voit-on le personnage passer de ce qui semblait, selon toute apparence, un esprit et un langage très bien organisés, à une sorte d’effondrement montrant la fragilité de ce sur quoi il pensait s’appuyer.

Langage ouvert, évolutif, apte à la communication: Le cas de Bricolin est absolument désastreux. C’est un peu l’histoire d’une baudruche qui se dégonfle, et aussi l’histoire d’un châtiment mérité. A supposer que sa folie soit durable, voire définitive, Bricolin rejoindrait par là sa pauvre fille la Bricoline envers laquelle il est gravement coupable. Le langage délirant, dans son cas, est le symptôme de la faute grave qu’il a commise. Cependant il y a dans le Meunier d’Angibault plusieurs autres personnages qui évoluent en sens contraire, pour le meilleur et non pour le pire. On peut en prendre pour exemple la vieille Bricoline, mère du précédent. Elle fait partie du groupe des plus âgés, qui ne savent ni lire ni écrire. Lorsqu’on l’entend parler au début du livre, elle le fait avec bon sens mais dans un langage qui se ressent de son illettrisme. Lorsque le Meunier dit qu’il a vu Bricolin en train de boire avec le curé au presbytère, elle confirme à sa manière: “Ah!oui! dit la mère Bricolin, il doit être au ‘précipitère’” (p.73); et pourtant, à la fin du livre, elle se révèle capable de tenir des propos parfaitement clairs et maîtrisés, d’une grande dignité, contrastant avec ceux de son fils dont on a vu à quel point il en a manqué. D’ailleurs, elle a médité son discours, qui commence en ces termes: “Moi, j’ai à te parler en particulier, Bricolin; viens dans ma chambre” (p.373). Après quoi elle lui propose de lui donner l’argent dont il a besoin pour réparer sa ferme et elle exprime avec une remarquable netteté les termes du contrat (un genre littéraire dont son fils croyait peut-être être le seul praticien!): “Je ne radote pas. J’ai là cinquante mille francs en or que je te donnerai, si tu veux me laisser marier Rose à mon gré” (p.374). D’ailleurs, elle radote si peu qu’elle évente toutes les ruses de Bricolin son fils, toujours retors lorsqu’il s’agit d’argent: “Non pas! non pas! s’écria la vieille fermière. Tu l’auras le jour de la noce. Donnant, donnant, mon garçon!” (p.376) .

Cette vieille femme devient par là un personnage essentiel pour le dénouement heureux du livre, et il lui suffit pour cela de son langage tout simple mais absolument pertinent.Dans Le Meunier d’Angibault on assiste ainsi à une sorte de mobilité interne du langage employé par les principaux personnages, et c’est un point qui mérite d’être souligné parce qu’il nuance ou atténue la volonté de caractérisation par le langage. G.Sand croit trop à la liberté des êtres et elle a trop envie d’y croire pour les enfermer de quelque manière que ce soit. Ainsi remarque-t-on que la plupart d’entre eux sont capables d’avoir au moins deux registres linguistiques, ou deux tons, ou deux styles, comme nous l’avons déjà vu pour le Meunier,capable de passer du guoguenard au sérieux, du paysan matois au représentant du Peuple éclairé.

L’un des personnages dont G.Sand suit le plus attentivement l’évolution est la jeune Rose Bricolin qui sans doute l’intéresse en tant que femme, et peut-être parce que cette évolution est due en bonne part à l’influence de Marcelle, habile diplomate et subtile pédagogue. Rose Bricolin qui a reçu une bonne éducation dans un pensionnat, nous est d’abord présentée comme une grande lectrice de romans, qui de ce fait a perdu un peu de son bon sens paysan— d’autant que ses parents la poussent à se considérer comme une jeune bourgeoise promise à un brillant avenir: en clair, à un riche mariage. Il lui arrive de parler comme ses parents et d’avoir des mots un peu pointus, par exemple quand elle dit du Meunier, que pourtant elle aime bien: “Il n’a pourtant pas reçu une bien belle instruction, ce pauvre Louis!” (p.123). Sans entrer dans les détails de son évolution, guidée par Marcelle qui défend les intérêts amoureux de son ami le Meunier, on découvre finalement Rose sous un jour magnifique et presque inespéré, lorsqu’elle se révolte contre son père et lui tient un très beau discours plein d’indignation. Interrogée par lui sur ses sentiments à l’égard du Meunier, elle répond: “Mes sentiments sont ceux d’une soeur et d’une amie, répliqua Rose, et personne ne m’en fera changer” (p.301).

 M.Bricolin, auquel ces mots sont destinés, se rend parfaitement compte qu’ils appartiennent à un registre auquel lui-même n’a pas accès et qui met en question, voire invalide, son propre langage. Raison pour laquelle sa verte réplique est précisément axée sur ce mot, “le langage”: “Une soeur! la soeur d’un meunier! dit M.Bricolin en ricanant et en contrefaisant la voix de Rose; une amie! l’amie d’un paysan!Voilà un beau langage et fort convenable pour une fille comme vous!” (Ibidem). Désormais Rose ne s’arrêtera plus dans son ascension vers le grand style, et la romancière la fait accéder à une éloquence amoureuse qui ne manque pas d’accents lyriques: “Oh! c’est impossible! je l’aime, je ne veux plus essayer de m’en guérir. Mais j’en mourrai, voyez-vous, Madame Marcelle” (p.305). Sous l’effet d’une prise de conscience et d’émotions diverses, Rose s’est montrée capable d’accomplir un grand parcours sur l’échelle des niveaux de langue, sans qu’on puisse la taxer pour autant de ce que le Meunier appelle le bel esprit.

Ce genre de parcours permet aussi aux personnages de se rapprocher les uns des autres, par le langage et selon des procédures subtiles en dépit de leur apparente simplicité. Il en est ainsi pour le vouvoiement et le tutoiement, auxquels G.Sand accorde une attention toute particulière dans ce livre, d’autant que s’y ajoute la question des appellations par lesquelles les personnages s’adressent les uns aux autres. C’est le Meunier qui se montre le premier sensible à tout ce qu’on peut trouver là d’implications et de connotations. Entre Marcelle de Blanchemont et le Meunier, il ne peut être question de tutoiement, mais tout porte sur la manière dont ils s’adressent l’un à l’autre— et en particulier sur l’emploi des mots “Monsieur” et “Madame” qui fait entre eux l’objet d’un débat. Dans un premier temps, le Meunier est touché agréablement par le fait que Marcelle l’appelle “Monsieur” alors même qu’elle l’a fait certes par politesse mais aussi pour lui rappeler les égards dus à son sexe... (p.26). Cependant, le moment vient où ce même mot de “Monsieur” est jugé trop distant ou trop cérémonieux par le Meunier, tant il est vrai qu’une véritable sympathie, sinon une amitié, s’est développée entre eux: “Mais tenez, Madame, si ça vous est égal, vous ne m’appellerez plus “Monsieur”. Je ne suis pas un monsieur, et de votre part ça me contrarie à présent, cette cérémonie! Vous m’appellerez Louis tout court, ou Grand-Louis, comme tout le monde” (p.91). Et lorsqu’elle suggère malicieusement que dans ce cas, par souci d’égalité (un mot qu’il aime bien!), il devrait l’appeler “Marcelle”, le Meunier trouve finalement une solution habile, dont ils sont l’un et l’autre satisfaits: “Comment vous appelez-vous? — Marcelle —J’aime assez ce nom-là, Madame Marcelle,! Eh bien! je vous appellerai comme cela: ça ne me rappellera plus Monsieur le baron” (Ibidem). Là encore, on voit qu’il s’agit non pas d’appliquer des solutions toute faites, mais d’en inventer. S’agissant du baron, on a eu l’occasion d’apprendre qu’il avait, lui, adopté sans nuances et sans exceptions une manière de faire qu’on pourrait dire à l’ancienne, c’est-à-dire conforme à celle de l’Ancien Régime: le baron tutoyait tous les paysans, pour une raison que le Meunier analyse fort bien: “J’ai vu souvent votre mari, défunt M. de Blanchemont, que quelques-uns appelaient le seigneur de Blanchemont. Il venait tous les ans au pays et y restait deux ou trois jours. Il nous tutoyait. Si ç’avait été par amitié, passe; mais c’était par mépris” (p.63).

En fait, ce tutoiement généralisé existe aux deux extrémités du corps social, puisque c’est aussi la manière du mendiant Cadoche – ce qui inquiète un peu Marcelle jusqu’au moment où le Meunier la rassure à ce sujet: “Il me semble pourtant qu’il nous a fait des menaces, et sa manière de tutoyer m’a paru peu amicale. —Il vous a tutoyées? Vieux farceur! Il n’est pas honteux, celui-là! Mais c’est sa manière d’être; n’y faites pas attention” (p.42). Entre les deux extrêmes que représentent le mendiant et le baron, la romancière révèle un jeu subtil, qui est le signe d’une société en mouvement, et c’est là tout son intérêt. Il y a encore un autre domaine où vouvoiement et tutoiement sont riches

de signification: le domaine des sentiments amoureux. Depuis qu’elle est devenue une demoiselle riche et instruite, Rose Bricolin vouvoie le Meunier qui a pourtant été son fidèle compagnon d’enfance. Et lui la vouvoie aussi, évidemment, d’autant que son principe, énoncé à propos de Marcelle, est qu’il faut user d’égards particuliers pour les femmes. Lorsque portée par l’euphorie d’un moment, Rose reprend avec lui le tutoiement, il en est profondément ravi, de toute façon. Pour nous lecteurs, la romancière suggère une ambiguïté possible du comportement de Rose, bien que l’emporte sans doute le plaisir d’accorder à son amoureux cette sorte de caresse verbale: “Non, Louis, je te pardonne, puisque tu ne me savais pas là, dit Rose, qui avait eu trop longtemps l’habitude de tutoyer le Grand-Louis, son ami d’enfance, pour ne pas y retomber soit par distraction, soit à dessein. Elle savait bien qu’un seul mot de sa bouche accompagné par ce délicieux “tu” changeait en joie expansive toutes les tristesses de son amoureux” (p.207).

On voit avec quel art la romancière nous laisse à deviner ce que nous appellerions aujourd’hui la part du conscient et de l’inconscient dans le langage de Rose. Il est clair qu’aucune étude linguistique ne rendrait compte aussi bien que l’écriture romanesque des complexités du langage le plus simple, ou que l’on croirait tel du fait que l’action se passe dans des hameaux infimes du Berry profond.

Nous avons eu un rapide aperçu de l’attention que G. Sand porte au langage de ses personnages dans Le Meunier d’Angibault—alors qu’elle est partie à la recherche du “langage paysan” dont on pourrait croire qu’il est essentiellement affaire de lexique et de syntaxe. En fait, elle ouvre au regard de ses lecteurs un panorama nuancé et complexe, incluant une dizaine de personnages. Tous communiquent les uns avec les autres, se comprennent, au long de dialogues abondants et variés. Le français est donc bien la langue commune, même pour les paysans, mais il y a incontestablement des niveaux de langue dus à l’éducation, et des idiolectes dus aux caractères individuels: langue du coeur, langue de l’âme, langue de l’argent, langue du peuple, langue de la folie. G.Sand a rencontré en chemin une sorte de bigarrure, de diaprure de la langue, qui fait le charme prenant de ce récit. D’ailleurs même les personnages du roman sont sensibles au langage des autres, dont ils citent volontiers les mots (p.12, p.176, p. 229 etc.). Les paysans ne sont pas enfermés dans leur paysannerie qui s’exprimerait par un unique langage. Cette conclusion pourrait à l’inverse s’intituler “le village et le monde”, de manière à ouvrir la perspective sur les “romans paysans” au sens strict, ceux qui vont

suivre et qui sont les plus connus, ce qui n’est sûrement pas sans raison. A partir de l’exemple du Meunier d’Angibault, on commence à comprendre que leur force secrète est de représenter dans un microcosme les situations et les problèmes du macrocosme qu’est le monde.