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Arzu Etensel Ildem

GEORGE SAND VOYAGEUSE

ÖZET

George Sand ve gezileri

Bu çalýþmanýn amacý George Sand'ýn tüm gezilerini deðil Lettres d'un voyageur (Bir Gezginin Mektuplarý)  (1837) baþlýklý yapýtýný incelemektir. Söz konusu yapýtýn baþlýðý biraz aldatýcýdýr: bu yapýttaki tüm metinler mektup deðildir ve hepsi yolculuktan söz etmemektedir. 12 metin/mektuptan oluþa yapýtta George Sand bir taraftan Alfred de Musset'yle birlikte kaldýklarý Venedik'ten, Trento Alplerinde yaptýðý yürüyüþlerden ve Liszt ve Marie d'Agoult'yla birlikte gittikleri Ýsveçre yolculuðundan söz ederken diðer taraftan da  1834 ve 1835 yýllarýnda geçirdiði üzücü olaylara deðinmekte ve içini dökmektedir. Venedik yolculuðunun kitapta özel bir yeri vardýr. George Sand Venedik'i Doðu'nun baþladýðý kent olarak betimlemiþtir. Ýtalya'da bulunduðu süre içinde yazmaya baþladýðý Mattea adlý öykü de Venedik'te geçmektedir, ancak kahramanlar Doðu'yla ve Osmanlý Ýmparatorluðuyla baðlantýlýdýr. George Sand'ýn asýl dileði Doðu'ya gitmektir ancak bu isteðini yalnýzca öyküsünün kahramaný Mattea gerçekleþtirecektir.

Anahtar sözcükler: George Sand, gezi edebiyatý, Mattea, Venedik, Doðu

                                                  SUMMARY

George Sand's travels

The aim of this article is not to deal with all travels of George Sand but to analyse her book entitled Lettres d'un voyageur (A Traveller's Letters) (l837). Although George Sand called her book:  A Traveller's Letters, not all the texts in the book are letters and not all of them are about travel. The book contains 12 texts or "letters", in some of them George Sand writes about her stay in Venice with Alfred de Musset, her journey to the Trentino Alps as a romantic wanderer, her travel to Switzerland together with Liszt and Marie d'Agoult, whereas in some other texts, she refers to the painful days she went through during 1834 and 1835 and she confesses her sorrows. The travel to Venice plays an important role in the book. George Sand describes Venice as a city where Orient begins. Mattea, a novel she started to write while she was in Italy, takes place in Venice but the characters are related to Orient and to the Ottoman Empire. The real wish of George Sand is to go to Orient, unfortunately only Mattea, the heroin of her novel realises this wish.

Key words: George Sand, travel literature, Mattea, Venice, Orient

Mots-clés: George Sand, littérature de voyage, Mattea, Venise, Orient

Il faudrait avant tout limiter le titre de ce travail qui semble embrasser tous les voyages et toute l’activité viatique de George Sand. Je vais parler non pas de tous les voyages de George Sand mais seulement de son œuvre intitulée Lettres d’un
voyageur. Pour George Sand, comme pour la plupart des écrivains du 19ème siècle,  voyager faisait partie des agréments et des expériences agréables de la vie. Elle a fait
son premier voyage quand elle avait quatre ans; elle a traversé l’Espagne à feu et à sang avec sa mère, derrière les traces de son père Maurice Dupin qui était militaire dans l’armée du Prince Murat. Plus tard sa vie a été une suite de déplacements entre Nohant et Paris. Elle a beaucoup voyagé en France et plusieurs fois à l’étranger, en Italie, en Suisse et en Espagne. Deux séjours sandiens ont particulièrement marqué la postérité: Venise avec Alfred de Musset et l’île de Mallorque avec Chopin. Heureuse femme  qui a joui de deux destinations privilégiées en compagnie de deux génies de son siècle direz-vous? Hélas, le voyage de Venise a abouti à une rupture et celui de Valldemosa à une fuite due à l’intempérie et au mauvais accueil des habitants de l’île.
Les Lettres d’un voyageur se présentent avec un intitulé pour le moins trompeur qui donne le change au lecteur. Les Lettres d’un voyageur ne sont pas toujours des lettres conventionnelles et ne renvoient pas toujours à des voyages. Ces lettres paraissent d’abord dans la Revue des Deux Mondes, à l’exception de la dernière  qui a paru dans la Revue de Paris, à un moment extrêmement tourmenté de la vie de George Sand, entre mai 34 et novembre 36, et sont publiées en deux volumes en 1837 chez Félix  Bonnaire.  (Par la suite elles seront rééditées deux fois du vivant de George Sand en 1843 chez Perrotin et en 1857 chez Michel Lévy.) George Sand est devenu célèbre grâce à son roman Indiana (1832) qui a suivi sa première œuvre  intitulée Rose et Blanche  (décembre 1831), écrite en collaboration avec Jules Sandeau. Quand elle rédige la première lettre d’un voyageur dont le premier destinataire est sans conteste Alfred de Musset, c’est la première fois qu’elle va publier une lettre. La grande épistolière du 19ème siècle dont Georges Lubin a publié plus de deux douzaines de tomes de correspondance se veut à l’époque, avant tout romancière. (D’ailleurs, si on laisse de côté son récit de voyage intitulé Un Hiver à Mallorque de 1842, ce n’est qu’en 1854 que commence à paraître en feuilleton L’Histoire de ma vie, première œuvre autobiographique où George Sand dévoile sa vie et son intimité aux lecteurs.) Dans la préface de la deuxième édition des Lettres d’un voyageur en 1843, elle a senti le besoin de s’excuser auprès du public de «la malheureuse idée que j’ai eue de me mettre en scène à la place des personnages un peu mieux posés et un peu mieux drapés pour paraître en public.» 1  L’écrivain  qui  intéresse plus les lecteurs du 20ème siècle par sa vie et sa personnalité que par son œuvre si abondante semble avoir eu des scrupules à parler d’elle-même. C’est pourquoi elle tente même de se justifier: «Mon âme j’en suis certain, a servi de miroir à la plupart de ceux qui y ont jeté les yeux.»2
Dans ce court travail, après avoir présenté les Lettres d’un voyageur,  je vais insister sur celles qui traitent directement du voyage et je vais essayer de découvrir le rôle que joue l’Orient dans l’imaginaire du voyageur.

1.                Présentation des Lettres
L’œuvre intitulée Lettres d’un voyageur  est un recueil constitué de 12 lettres d’inégale longueur. La première  édition des Lettres comportait deux volumes de 6 lettres chacune. George Sand a choisi de ne pas présenter selon la chronologie initiale ces lettres qui avaient déjà été publiées dans des revues. Pour les trois premières lettres écrites de  Venise le problème ne se pose pas (les deux premières datent du 15 mai 1834 et la troisième du 15 juillet 1834) mais à partir de la quatrième lettre, la chronologie est un peu bousculée: la quatrième lettre est datée dans le recueil du 1er septembre 1834 alors qu’une partie de cette lettre a paru dans la Revue des Deux Mondes du 1er juin 1836. La cinquième lettre du recueil, intitulée  À Rollinat et datée de janvier 1835 a paru à la même date à la Revue des Deux Mondes sous le titre de  Lettres d’un oncle. La sixième lettre qui est datée du 11 avril 1835 a paru en tant que Lettre d’un voyageur no. 4 à la Revue des Deux Mondes du 15 juin 1835.
Ce souci de composition au détriment de la chronologie est maintenu dans le deuxième volume: la septième lettre intitulé À Franz Liszt sur Lavater et sur une maison déserte sans date était la lettre numéro 5 de la Revue des Deux Mondes et la huitième lettre du recueil, toujours sans date et qui porte le titre inattendu du Prince  a été publiée dans la Revue des Deux Mondes  le 15 octobre 1934 sans numéro et sans titre. La neuvième lettre du recueil, intitulée Au Malgache, c’est-à-dire Jules Néraud et datée du 15 mai 1836 est la partie finale de la lettre numéro 6 parue dans la Revue des Deux Mondes du 1er juin 1836 (et dont la première partie a été incorporée à la quatrième lettre du recueil). Les dixième et onzième lettres du recueil intitulées À Herbert (alias Charles Didier) et À Giacomo Mayerbeer  datées de septembre 1836 ont paru dans la Revue des Deux Mondes du 15 novembre 1836. Et la lettre finale, la douzième du recueil, intitulée À M. Nisard et non datée (dans le recueil), c’est une lettre parue à la Revue de Paris le 29 mai 1836.
Si j’ai précisé un peu fastueusement, il est vrai, la chronologie de ces lettres c’est pour souligner la volonté de composition de George Sand. D’autant plus que ces lettres ne sont pas toutes en rapport avec le voyage. Alors pourquoi les avoir nommé Lettres d’un voyageur? A côté du véritable voyageur qui se déplace dans l’espace et qui a laissé sa trace dans les trois premières et la dixième lettre, George Sand a sans doute voulu faire référence à l’être humain qui traverse la vie en voyageur.
L’énonciateur des Lettres d’un voyageur est protéiforme. George Sand parle toujours d’elle-même au masculin. Elle a écrit dans la préface: «(…) Ainsi on ne voit guère, en lisant ces lettres, si c’est un homme, un vieillard ou un enfant qui raconte ses impressions. Qu’importe au lecteur mon âge et ma démarche?»3  Et que lui importe son sexe! Cet énonciateur n’est pas toujours un voyageur. Certaines lettres sont à mi-chemin entre des confidences à la Rousseau et des essais à la Montaigne: elles contiennent un message philosophique, parfois critique (cf. la lettre intitulée Le Prince) et beaucoup de descriptions de la nature.
Les trois premières lettres du recueil sont des lettres écrites d’Italie après le départ d’Alfred de Musset. Dans la quatrième lettre adressée à Jules Néraud, George Sand évoque les promenades qu’ils ont faites avec son ami dans les environs de Nohant. Elle y met son cœur à nu et y exprime le spleen qu’elle ressent dans une vie qu’elle  n’a pas pu mener comme elle le voulait. Dans la cinquième lettre, elle s’épanche librement auprès d’un autre ami berrichon, François Rollinat, pendant ce triste hiver, après la rupture avec Musset où elle a pensé maintes fois à se suicider. Dans la sixième lettre, le ton change complètement et une discussion philosophique s’amorce entre elle, artiste épris de liberté et son maître, Everard, pseudonyme de Michel de Bourges, avocat républicain et jacobin qui paraît vouloir lui imposer ses propres opinions.
La septième lettre est l’apologie du philosophe Lavater, adressé à son ami Liszt qui se trouvait à l’époque en Suisse. Cette lettre porte la nostalgie du sédentaire qui est certes heureux de s’être enfermé dans une petite maison pour lire Lavater, mais qui aurait voulu rejoindre son destinataire au bord du lac «vis-à-vis les neiges sublimes du mont Blanc»4. La huitième lettre est une diatribe contre Talleyrand, occasionnée par la visite du château de Valençay. Dans la neuvième lettre, elle reprend le dialogue amical. Elle s’adresse à Jules Néraud qui est parti pour l’Atlas, montagne mythique aux yeux de celui qui, encor une fois, est resté dans le pays. La dixième lettre est enfin consacrée au voyage; elle apporte une énergie et un entrain qui vont transformer le rythme du recueil. Après avoir gagné le procès contre son mari Casimir Dudevant et obtenu un divorce dont les termes lui sont entièrement favorables, George Sand et ses enfants partent en Suisse pour retrouver Liszt et Marie d’Agoult. C’est toujours en Suisse, à Genève que George Sand compose la onzième lettre qui est l’apologie du compositeur Meyerbeer et de son opéra Les Huguenots. La douzième lettre qui conclut le recueil, est la réponse de George Sand au critique Nisard qui lui reprochait de prêcher l’immoralité dans ses romans.
Le bilan de ce recueil: deux voyages qui se répondent, qui ouvrent et terminent l’œuvre avec au milieu des confidences, des épanchements, des discussions philosophico-politiques et critiques, le tout baigné de considérations musicales.5  Il est clair que dans la tête de George Sand la composition des Lettres d’un voyageur avait un sens: les récits de ses deux voyages ont été un prétexte à publier des lettres qui lui permettent de parler d’elle-même; c’est en quelque sorte un voyage intérieur qu’elle entreprend sans pour autant l’avouer ouvertement.         

2.La part du voyage
D’entrée de jeu l’Italie qui nous est présentée est un paysage majestueux de montagnes et de vallées entourées de neige et de nuages. Le voyageur est à Bassano, dans les Préalpes du Trentin (le Tyrol italien). Il est accompagné par le docteur qui lui prodigue soins et conseils et qui le laisse  pratiquer tout seul les chemins de montagne où il marche sans rencontrer «un seul Anglais»6  Le destinataire de la lettre apparaît au tournant d’un paragraphe, au moment où on s’y attend le moins et nous comprenons à quel point la lettre s’adresse à lui: « Et toi aussi, tu as souffert un martyre inexorable; toi aussi, tu as été cloué sur une croix.»7  Le voyageur va évoquer la crise que Musset a traversée pendant leur séjour à Venise. En prenant bien soin toutefois de brouiller les pistes. D’ailleurs George Sand a envoyé cette lettre à Alfred de Musset pour qu’il la lise avant sa parution et lui a donné la liberté de faire toutes les transformations qu’il jugeait nécessaires.8  Le caractère dramatique des événements et des sentiments va de pair avec la majesté du paysage que traverse le voyageur en solitaire: «En quelques endroits, (mes pas) me conduisirent jusqu’à la hauteur des premières neiges; en d’autres ils s’enfonçaient dans des défilés arides où le pied de l’homme semblait n’avoir jamais passé.»9  Il s’imagine qu’il est en Amérique «dans une de ces éternelles solitudes que l’homme semblait n’avoir jamais passé»10 , passage où George Sand se souvient sans doute de Chateaubriand qu’elle avait lu dans son enfance.
La deuxième lettre italienne nous ramène à Venise, à une Venise conventionnelle, byzantine,  proche de l’Orient.
«A Venise la Rouge /où pas un bateau ne bouge/où le grand lion soulève/ sur l’horizon serein/ son pied d’airain.»11
Notre voyageur, entouré d’un groupe d’amis italiens, le docteur, Beppa, Giulio et autres, (au demeurant des personnages réels que George Sand et Musset ont connus pendant leur séjour à Venise) jouit des beautés de la ville, fait des promenades nocturnes en gondole sur le Grand Canal, au son de barcarolles vénitiennes. Ce sont des pages «ruisselantes d’harmonie»12  parmi les plus belles écrites par George Sand selon Georges Lubin.13

«La lune s’élevait peu à peu et commençait à montrer sa face curieuse au-dessus des toits; elle aussi avait l’air d’écouter et d’aimer cette musique. Une des rives de palais du canal, plongée encore dans l’obscurité, découpait dans le ciel ses grandes dentelles mauresques, plus sombres que les portes de l’enfer. L’autre rive recevait le reflet de la pleine lune, large et blanche alors comme un bouclier d’argent, sur ses façades muettes et sereines. Cette file immense de constructions féeriques, que n’éclairait pas d’autres lumière que celle des astres, avait un aspect de solitude, de repos et d’immobilité vraiment sublime. Les minces statues qui se dressent par centaines dans le ciel semblaient des volées d’esprits mystérieux chargés de protéger le repos de cette muette cité, plongée dans le sommeil de la Belle au bois dormant, et condamnée comme elle  à dormir cent ans et plus.» 37

Venise est une source d’inspiration à laquelle ont abondamment puisé et Sand et Musset dans leur œuvre. L’action de Mattea et de Leoni Leone entre autres, de George Sand se passe à Venise. Du côté Musset nous pouvons citer Le Fils du Titien. Les incipit de Mattea et du Fils du Titien nous témoignent d’une veine commune. «Au mois de février de l’année 1580, un jeune homme traversait, au point du jour, la Piazzetta, à Venise. Ses habits étaient en désordre; sa toque, sur laquelle flottait une belle plume écarlate, était enfoncée sur les oreilles. Il marchait à grand pas vers la rive des Esclavons…»15  Ces lignes appartiennent à Musset. «Le temps devenait de plus en plus menaçant, et l’eau, teinte d’une couleur de mauvais augure que les matelots connaissent bien, commençait à battre violemment les quais et à entre-choquer les gondoles amarrées aux degrés de marbre de la Piazzetta. (…)Le vent s’éleva, fit claquer les banderoles du port, et vint s’attaquer aux boucles raides et régulières de la perruque de ser Zacomo Spada (…)»16  Ces lignes sont de George Sand. Nous voyons comment les deux auteurs introduisent Venise en même temps que leurs personnages. Plus que la couleur locale, la ville est l’âme même de l’action, la condition sine qua non  de l’action si j’ose dire.
Entre le voyage en Italie de 1834 et le voyage en Suisse de 1836 (automne) se sont écoulées deux années très difficiles pour George Sand. La rupture entrecoupée de reprises avec Alfred de Musset, la liaison orageuse avec Michel de Bourges et surtout son procès de divorce et la lutte qu’elle a dû livrer contre son ex-mari Casimir Dudevant pour lui reprendre Nohant sa terre ancestrale. Après avoir récupéré son patrimoine et s’être assurée la garde de ses enfants, George Sand part en famille rejoindre son ami Liszt en Suisse. Le récit de ce voyage qu’elle a adressé à Charles Didier est tellement différent du voyage en Italie que l’on se demande s’il sort de la plume du même écrivain. Le ton est humoristique, primesautier, parfois burlesque, la narration est remplie de détails cocasses et la présence des enfants et de personnages amusants la rend encore plus savoureuse. Après un long voyage en diligence où il a le temps d’observer les mœurs des commis voyageurs et autres notables de province, notre voyageur, «un garçon crotté»17  qui s’appelle Piffoël pour l’occasion et qui est accompagné du «légitimiste» Gustave Collin et de ses enfants Maurice et Solange arrive en Suisse. Quand ce joyeux groupe rencontre Liszt, Arabella ou Marie d’Agoult et Puzzi, l’élève de Liszt qui est pris pour une fille à cause de ses longs cheveux, la surprise de la fille d’auberge nous donne le ton du récit: «La fille d’auberge, stupéfaite de voir un garçon si crotté, et que jusque-là, elle avait pris pour un jockey, embrasser une aussi belle dame qu’Arabella, laisse tomber sa chandelle, et va répandre dans la maison que le no. 13 est envahi par une troupe de gens mystérieux, indéfinissables, chevelus comme des sauvages, et où il n’est pas possible de reconnaître les hommes d’avec les femmes, les valets d’avec les maîtres.»18 Cette joyeuse équipe  s’élance dans la nature, fait des excusions à la montagne et visite une église pour jouer d’un orgue magnifique. Dans cette lettre, le voyageur décrit moins le paysage que ses compagnons et les autres «populations» qu’ils rencontrent dans cette Helvétie qui semble être une destination très à la mode. Les Anglais «insulaires d’Albion» peuvent voyager sous n’importe quel climat sans rien perdre de leur flegme britannique. Les Italiens par contre sont malheureux où qu’ils aillent car ils regrettent toujours d’avoir laissé leur beau pays. Les meilleurs voyageurs sont les Allemands qui voyagent sans bruit, qui sont excellents piétons, «fumeurs intrépides, et tous un peu musiciens ou botanistes.»19  Quant aux Français, ils sont les pires voyageurs en Europe: «L’impatience nous dévore, l’admiration nous transporte; nos facultés sont vives et saisissantes; mais le dégoût nous abat au moindre échec»20

3.    L’appel de l’Orient
Le voyage dans les Lettres d’un voyageur commence dans la montagne italienne et se termine dans la montagne suisse. Mais il y a une autre destination qui se présente en filigrane tout au long de l’œuvre: l’Orient. A la fin de la première lettre, quand le voyageur rentre à Venise, le docteur lui présente une lettre et de l’argent. Cet argent va peut-être lui permettre de partir plus loin. «Quand part votre ami Zuzuf?» demande le voyageur au docteur. «Le quinze du mois prochain». «Vous retiendrez mon passage sur son navire pour Constantinople, docteur.» 21  Le mot est dit: c’est à Istanbul qu’aurait voulu partir George Sand! Elle l’a aussi écrit à Buloz dans une lettre, mais, hélas, l’argent en question n’était pas suffisant. D’ailleurs les gondoliers vénitiens ne se vantent-ils pas de pouvoir «ramer sans s’arrêter jusqu’à Constantinople?»22  Nous voyons cette quête de l’Orient dans la terminologie qu’elle utilise pour décrire Venise; par exemple ce passage: «La tour de Saint-Marc, les coupoles de Sainte-Marie, et cette pépinière de flèches et de minarets qui s’élèvent de tous les points de la ville se dessinaient en aiguilles noires sur le ton étincelant de l’horizon.»23 Ou cet autre passage: «Quand les coupoles de Sainte-Marie élèvent dans les cieux leurs demi-globes d’albâtre et leurs minarets couronnés d’un turban (…)» 24 .     
On a toujours associé la capitale de la République sérénissime à une certaine image de ville byzantine et on a fait d’elle la porte de l’Orient. Il nous semble que George Sand ait vu l’Orient là où on voyait Byzance et au lieu de l’adjectif byzantin,  elle a utilisé l’adjectif mauresque. Un exemple: «les arceaux des palais mauresques»25 . Un topos qui revient très souvent chez les voyageurs à Istanbul c’est le Turc qui fume. Or, il me semble que l’on fume autant à Venise qu’à Istanbul. S’agissant de George Sand, quoi de moins étonnant? On va au Lido pour fumer une belle pipe de caroubier.26  Quand un gondolier a gagné suffisamment d’argent, c’est-à-dire «assuré l’entretien de son estomac et de sa pipe»27, il ne travaille plus et s’endort au soleil. Le jeune seigneur qui a offert le divin concert sur le Grand Canal se montre «chargé d’une longue pipe turque»28, le célèbre chibouk/ çubuk oriental. D’autre part la belle Beppa «chante avec cette voix indolente qui sait si bien se passionner, et qui ressemble à une odalisque paresseuse qui lève peu à peu son voile et finit par le jeter pour s’élancer blanche et nue dans son bain parfumé»29.
On rencontre de vrais Turcs dans la Venise des Lettres d’un voyageur, des marchands ottomans qui vaquent à leur commerce. L’image que George Sand donne des Turcs hésite entre Namouna d’Alfred de Musset et Les Orientales de Victor Hugo. Ni l’un ni l’autre n’a vu l’Orient de leur propre yeux. Les Turcs de Venise sont idolâtres, ils adorent la lune Phingari,30 ils font pieusement leurs prières là où l’heure les surprend. «Ils sont honnêtes parce qu’ils sont turcs, et qu’un Turc ne peut pas être fripon.»31  Mais l’anecdote racontée par le docteur évoque l’image du Turc vindicatif et cruel, qui met sa religion avant tout. Quelques polissons se moquent d’un Turc qui fait sa prière au beau milieu d’un quai vénitien, le Turc ne paraît pas les remarquer et continue de prier. Les polissons s’enhardissent à lui jeter des cailloux au visage. A la fin de sa prière, le Turc prend son «kandjar» et le plonge dans la gorge du premier enfant qu’il attrape.32
Nous retrouvons les mêmes marchands turcs dans la nouvelle de George Sand intitulée Mattea, qu’elle a, sans doute, commencé à écrire à Venise et qui a paru en 1835. Mattea l’héroïne éponyme de la nouvelle, une très jeune et très jolie vénitienne, fille de l’honorable ser Zacomo Spada, est amoureuse d’un marchand turc, Abul Amet client et associé de son père! «Un Turc! Sainte madone! c’est en effet très déplorable! Amoureuse d’un Turc (…) cela ne peut pas être!»33  s’exclame la marraine de la jeune fille quand elle apprend l’histoire. Pourtant la belle Mattea qui est malheureuse à Venise ne rêve que de partir avec le marchand turc,  à l’île de Scio où il habite. Il est intéressant de noter que l’île de Scio  ne génère aucun commentaire dans le texte de George Sand. Pourtant le fameux tableau de Delacroix avait déjà rendu cette île célèbre dans le cadre du mouvement philhellène. (Ou alors c’est  à cause du tableau qu’elle situe son action à l’île de Scio?) Le marchand turc qui est au demeurant un homme très honnête, ne comprend absolument pas, ni l’état d’âme, ni la langue de la jeune fille qui d’ailleurs le laisse complètement  indifférent. Il pourrait à la rigueur préférer sa mère qui est une femme bien bâtie. Timothée, le jeune grec qui travaille pour le marchand turc et qui lui sert de drogman, interviendra dans l’affaire, tant et si bien qu’il finira par épouser Mattea à l’île de Scio. Mattea réalise le rêve de George Sand, elle part sur le bateau du Turc vers l’Orient dont rêve la romancière. Toutefois George Sand n’ira pas jusqu’à rendre possible une histoire d’amour entre un Turc «idolâtre» et une italienne.
Nous retrouvons la même fascination de l’Orient dans la célèbre lettre écrite au docteur Pagello et qui est curieusement intitulée En Morée. Je me suis toujours demandée pourquoi ce titre et ce n’est que maintenant que je trouve une réponse satisfaisante. Dans cette lettre George Sand s’adresse à travers le docteur Pagello à un ardent oriental, comme si elle était déjà en Morée, c’est à dire en Orient. «N’es-tu ni Chrétien, ni musulman, ni civilisé, ni barbare; es-tu un homme?»34  lui demande-t-elle. Sera-t-elle sa compagne ou son esclave? Se peut-il qu’elle ne soit aux yeux de Pagello «qu’une femme semblable à celles qui engraissent dans les harems?»35 C’est avec cette image du harem que ses proches voulaient dissuader Mattea de partir dans le pays du Turc. Il est claire que ces images orientales hantaient George Sand depuis le début de son séjour à Venise.

Conclusion
On ne peut que regretter que George Sand n’ait pas pu réaliser ce voyage en Orient dont elle rêvait. Une chose me paraît sûre, c’est qu’elle aurait partagé l’amour que Théophile Gautier portait aux cafés et au tabac turc. Elle se serait probablement laissée aller au kief/keyif de s’asseoir au bord du Bosphore et de contempler les rives des deux continents tout en fumant un chibouk ou un narghilé. Sans doute aurait-elle évoqué la punition effroyable de quelque odalisque dans le harem du vieux palais. Que de romans n’aurait-elle pas apportés d’Istanbul!
Les Lettres d’un voyageur sont un ensemble de textes extrêmement riches et variés qui nous font découvrir l’âme de George Sand, ses sentiments, ses épanchements parfois un peu déclamatoires mais toujours sincères. Un écrivain au début de sa carrière qui a autant de dons pour la fiction que pour l’écriture autobiographique. Ces lettres qui sont, comme on l’a vu, à la limite du récit de voyage, mais qui appartiennent de plain-pied au genre épistolaire, attendent d’être découvertes par le grand public.

 

Notes
1 George Sand, Lettres d’un voyageur, Paris, GF Flammarion, 1971, p. 38
2 Ibid., p. 39-
3 Ibid., p. 38
4 Ibid., p.230
5  C’est d’ailleurs pourquoi Béatrice Didier a intitulé son étude consacrée aux Lettres d’un voyageur«Voyages et Opéra», in Béatrice Didier, George Sand écrivain «un grand fleuve d’Amérique», Paris, P.U.F., 1998, pp. 291-310
6 George Sand, Lettres d’un voyageur, Paris, GF Flammarion, 1971, p. 47
7  Ibid., p. 50
8 George Sand, Œuvres autobiographiques II, éditées par Georges Lubin, Paris, Pléiade, 1971, p.637
9 George Sand, Lettres d’un voyageur,  Paris, GF Flammarion, 1971, p. 62
10 Ibid., même page
11 Alfred de Musset, Venise (Premières poésies) in  Poésies complètes, Paris, Pléiade, 1957, p. 80
12  L’expression est de Madame Marix-Spire, citée par Georges Lubin in George Sand, Œuvres autobiographique II, éditées par Georges Lubin, Paris, Pléiade, 1971, p. 1442
13 Ibid., même page
14 George Sand, Lettres d’un voyageur, Paris, GF Flammarion, 1971, p. 94
15 Alfred de Musset, le Fils du Titien in Nouvelles, Paris, Garnier, 1948, p. 131
16  George Sand, Mattea, in Nouvelles, Paris, Des femmes, 1986, p. 247
17  George Sand, Lettres d’un voyageur, Paris, GF Flammarion, 1971, p. 275
18 Ibid., même page
19  Ibid., p. 277
20 Ibid., même page
21  Ibid., p.67
22 Ibid., p. 92
23 Ibid., p. 72
24 Ibid., p. 90
25 Ibid., p.86
26  Ibid., p. 76
27 Ibid., p. 89
28 Ibid., p. 94
29 Ibid., p. 77
30 Georges Lubin avoue qu’il n’a jamais pu trouver la signification de ce mot qu’il prenait pour du turc qui signifie «clair de lune» en grec moderne.
31 George Sand, Lettres d’un voyageur, Paris, GF Flammarion, 1971, p. 114
32 Ibid., p.113
33 George Sand, Mattea, in Nouvelles, Paris, Des femmes, 1986, p. 257
34 George Sand, Correspondance, tome II (1832-juin 1835), Paris, Garnier, 1966,  p. 502
35 Ibid., même page